Une table ronde sur la li­ber­té de la presse...

... dans la fou­lée de l’at­taque de Char­lie Heb­do.

Le Franco - - LA UNE - Ar­thur Bayon

« Le sa­tire joue un rôle cen­tral dans une dé­mo­cra­tie fonc­tion­nelle », es­time Brian Gable, ca­ri­ca­tu­riste en chef au Globe and Mail. In­vi­té au cam­pus de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta le 3 fé­vrier pour dé­battre de la li­ber­té d’ex­pres­sion, le des­si­na­teur n’a pas pu se dé­pla­cer mais a tout de même par­ti­ci­pé aux dé­bats grâce à la vi­déo­con­fé­rence. Cette table ronde était or­ga­ni­sée en ré­ponse à l’at­ten­tat au jour­nal sa­ti­rique fran­çais Char­lie Heb­do qui a fait 12 morts le 7 jan­vier der­nier, no­tam­ment les ca­ri­ca­tu­ristes Charb, Ca­bu, Ho­no­ré, Ti­gnous et Wo­lins­ki.

Pour M. Gable, le des­sin de presse n’a pas pour ob­jec­tif pre­mier de cho­quer « ceux qui dé­cident d’être in­sul­tés », mais plu­tôt d’évo­quer les « pro­blèmes so­ciaux », bien qu’il re­con­naisse que le manque de contexte reste un « point faible » in­contes- table (ce qui est aus­si vrai avec les ar­ticles de presse, dans une moindre me­sure…). En ce qui concerne l’at­ten­tat de Char­lie Heb­do, la pu­bli­ca­tion de ca­ri­ca­tures du pro­phète Ma­ho­met avait per­mis aux deux as­sas­sins de jus­ti­fier leurs actes.

La ques­tion de la lé­ga­li­té

La doc­teure en études cultu­relles Élisabeth Le en a pro­fi­té pour rap­pe­ler la par­faite lé­ga­li­té des des­sins de Char­lie Heb­do et la « tra­di­tion de la sa­tire » en France. En ef­fet, le dé­lit de blas­phème n’y existe pas (sauf en Al­sa­ceMo­selle) et la li­ber­té d’ex­pres­sion pré­vaut la plu­part du temps, même s’il faut étu­dier chaque af­faire au cas par cas.

Au Ca­na­da aus­si, la loi a ten­dance à fa­vo­ri­ser la li­ber­té d’ex­pres­sion, ce qui peut par­fois dé­bou­cher sur des si­tua­tions éton­nantes. Pa­tri­cia Pa­ra­dis, di­rec­trice exé­cu­tive au Centre for cons­ti­tu­tio­nal stu­dies, prend l’exemple du ré­vé­rend Ste­phen Bois­soin qui avait af­fir­mé en 2002, dans un jour­nal de Red Deer, que les mi­li­tants ho­mo­sexuels étaient « aus­si im­mo­raux que des pé­do­philes et des tra­fi­quants de drogue ». La jus­tice a pour­tant ju­gé que ce n’était pas à un ap­pel à la haine.

L’échec fran­çais de l’in­té­gra­tion

In­dé­pen­dam­ment des ques­tions de lé­ga­li­té, le doc­teur en his­toire Srd­ja Pav­lo­vic se de­mande où se si­tue la fron­tière entre le bon et le mau­vais goût, entre la mo­que­rie et l’in­sulte ? « Vi­ser les gens les plus fra­giles n’est pas for­cé­ment une bonne idée », es­time le Dr. Mo­j­ta­ba Madha­vi, spé­cia­liste en études is­la­miques. Pour lui, ri­di­cu­li­ser le pro­phète re­vient à s’en prendre à la com­mu­nau­té mu­sul­mane qui, en France, souffre dé­jà de nom­breuses dis­cri­mi­na­tions, par­ti­cu­liè­re­ment dans cer­tains quar­tiers-ghet­tos. Il cite d’ailleurs le mi­nistre de l’In­té­rieur fran­çais, Ma­nuel Val- ls, qui lui-même a qua­li­fié la si­tua­tion d’« apar­theid eth­nique ».

Pour le Dr. Madha­vi, l’is­la­misme en France re­pose sur trois grands pi­liers : la po­li­tique in­té­rieure qui a échoué à in­té­grer les mu­sul­mans en France ; la po­li­tique ex­té­rieure et les in­ter­ven­tions mi­liaires en Li­bye, au Ma­li ou en Sy­rie ; l’im­por­ta­tion d’idéo­lo­gies ex­tré­mistes, no­tam­ment en pro­ve­nance de l’Ara­bie Saou­dite. Le pro­fes­seur es­time que dans ce contexte ex­plo­sif, Char­lie Heb­do n’au­rait peut-être pas dû re­pré­sen­ter le pro­phète et aban­don­ner ses droits tem­po­rai­re­ment, « pour le bien com­mun ».

Un avis que ne par­tage pas Ch­ris Reyns, pro­fes­seur au dé­par­te­ment de langues mo­dernes et d’études cultu­relles et l’un des or­ga­ni­sa­teurs de la table ronde. « Le rôle de Char­lie Heb­do est de ne pas être po­li­ti­que­ment cor­rect, c’est un jour­nal an­ti-au­to­ri­té. » Pour M. Reyns, le pro­phète peut être consi­dé­ré comme une au­to­ri­té, en dé­pit de son ca­rac­tère sa­cré pour l’en­semble des mu­sul­mans. En ce sens, la « une » de Ma­ho­met n’est pas si dif­fé­rente de celle sur Jé­sus ou le pape.

La res­pon­sa­bi­li­té du gou­ver­ne­ment des États-Unis dans le développement ré­cent de mou­ve­ments is­la­mistes en Irak et en Sy­rie fait da­van­tage consen­sus. De l’avis du doc­teur en sciences po­li­tiques John McCoy, il s’agit fi­na­le­ment d’une « ré­ponse or­ga­nique à l’in­va­sion amé­ri­caine ».

Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme ca­na­dien

Le cas de la France est-il si dif­fé­rent de ce­lui du Ca­na­da ? Oui, se­lon le Dr. Madha­vi, pour qui le mul­ti­cul­tu­ra­lisme ca­na­dien se­rait un « suc­cès re­la­tif » dont « l’Eu­rope de­vrait s’ins­pi­rer ». Un constat que nuance Adrien Guyot, un des étu­diants fran­çais or­ga­ni­sa­teurs de l’évè­ne­ment : « Le Ca­na­da est un pays jeune et quand même sous-peu­plé. La main d’oeuvre est beau­coup plus né­ces­saire qu’elle ne l’est en France où il y a une cer­taine sa­tu­ra­tion. Alors certes, il y a une to­lé­rance ac­crue par rap­port à la si­tua­tion en France… mais quand on ne se mé­lange pas, quand on ne se cô­toie pas, il n’y a pas de point de ten­sion ! C’est un pe­tit peu la ma­nière dont ça fonc­tionne au Ca­na­da... »

La ques­tion des au­toch­tones, sou­le­vée par un membre du pu­blic, mon­trait aus­si que le Ca­na­da avait en­core quelques pro­grès à faire en ma­tière d’in­té­gra­tion des mi­no­ri­tés...

Pho­to : A. B.

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