« Un des meilleurs moyens de cé­lé­brer une culture, c’est de cas­ser la croûte en­semble »

Le 4 mai, la cam­pagne de fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif du fu­tur res­tau­rant Char­tier s’est ache­vée avec suc­cès. Le couple de fran­co­philes Syl­via et Dar­ren Che­ve­rie a col­lec­té 107 975 dol­lars, lar­ge­ment de quoi convaincre banques et in­ves­tis­seurs de four­nir l’ar

Le Franco - - BEAUMONT -

À la nais­sance de leur fille Ro­wan, il y a deux ans de ce­la, Syl­via et Dar­ren Che­ve­rie quittent Ed­mon­ton pour s’ins­tal­ler à Beau­mont, où la jeune femme a gran­di. En réa­li­sant que la pe­tite ville bi­lingue n’a pas beau­coup d’en­droits pour boire « un bon verre de pi­not noir », le couple dé­cide de réa­li­ser un vieux rêve : ou­vrir son propre res­tau­rant. On n’est ja­mais mieux ser­vi que par soi-même... De plus, la ville est en plein es­sor ; sa po­pu­la­tion a presque dou­blé entre 2006 et au­jourd’hui, pas­sant de 9 000 à 16 000 ha­bi­tants.

Fiers de l’his­toire fran­co­phone de Beau­mont, les deux en­tre­pre­neurs font le pa­ri d’un éta­blis­se­ment pro­po­sant de la cui­sine ca­na­dienne-fran­çaise (tour­tière, pou­tine, char­cu­te­rie, pain frais...), du bon vin et de la bonne bière. « Un des meilleurs moyens de cé­lé­brer une culture, c’est de cas­ser la croûte en­semble », sou­rit Syl­via, qui a pas­sé toute sa sco­la­ri­té en im­mer­sion fran­çaise. Elle se sou­vient des pe­tits plats faits mai­son qu’elle dé­vo­rait lors­qu’elle était in­vi­tée chez ses amis fran­co­phones. Ori­gi­naire de Pic­tou, en Nou­velle-Écosse, Dar­ren a lui aus­si été ini­tié à la cui­sine ca­na­dienne-fran­çaise dans sa jeu­nesse (et au fran­çais pen­dant son se­con­daire).

Au mo­ment de dé­ter­mi­ner un nom pour leur fu­tur res­tau­rant, Syl­via et Dar­ren choi­sissent de rendre hom­mage à l’un des pion­niers res­pon­sables de la fon­da­tion de Beau­mont, à la fin du XIXe siècle. « Avant qu’il n’y ait l’église, les messes étaient [cé­lé­brées] dans la mai­son de Louis Char­tier. C’était le pre­mier lieu de ras­sem­ble­ment à Beau­mont ! », ra­conte Syl­via. Tout un sym­bole.

Pour l’anec­dote, le res­tau­rant au­rait pu s’ap­pe­ler 929, en ré­fé­rence à la deuxième par­tie du numéro de té­lé­phone fixe des ha­bi­tants de Beau­mont. Plus de 3 000 sont d’ailleurs réunis sur le groupe Fa­ce­book The 929ers.

Une brillante cam­pagne sur Kicks­tar­ter

Avoir un concept at­trac­tif, c’est un bon dé­part, mais sans fi­nan­ce­ment, dif­fi­cile de faire quoi que ce soit. Les jeunes ma­riés cal­culent avoir be­soin de 95 000 $ pour lan­cer leur pro­jet, soit un quart du ca­pi­tal to­tal re­quis. Leur idée : uti­li­ser la plate-forme in­ter­net de fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif Kicks­tar­ter. « C’était notre pre­mière ex­pé­rience ! On n’avait même ja­mais été contri­bu­teurs... », re­con­naît Syl­via. Avec Dar­ren, elle ana­lyse donc un maxi­mum d’an­ciens pro­jets liés à la gas­tro­no­mie et tente de com­prendre la re­cette d’une col­lecte de fonds réus­sie. Si la somme de­man­dée n’est pas at­teinte dans le dé­lai im­par­ti, tous les contri­bu­teurs sont rem­bour­sés.

Une des clés pour réus­sir sa col­lecte est de pro­po­ser des contre­par­ties adap­tées aux dons des in­ter­nautes. Contrai­re­ment aux nom­breux por­teurs de pro­jets ar­tis­tiques sur Kicks­tar­ter qui peuvent tou­cher des do­na­teurs du monde en­tier en leur en­voyant le pro­duit fi­ni par la poste (un vê­te­ment, un disque, un jeu vi­déo...), Syl­via et Dar­ren s’adressent prin­ci­pa­le­ment à des gens de la ré­gion de Beau­mont ou d’Ed­mon­ton, des per­sonnes qui au­ront l’oc­ca­sion de tes­ter

Des­sin : cour­toi­sie Co­rey Lans­dell - Pulp Stu­dios le res­tau­rant à son ou­ver­ture. C’est pour­quoi la ma­jo­ri­té des contre­par­ties pro­po­sées cor­res­pondent à des bons pour des re­pas et des bois­sons va­lables à Char­tier. Ce­pen­dant, cer­taines ré­com­penses s’avèrent plus ori­gi­nales. Par exemple, un des plus gé­né­reux do­na­teurs au­ra le pri­vi­lège de par­ti­ci­per à la créa­tion d’une pou­tine por­tant son nom. Trois autres au­ront leur propre cock­tail.

Of­frir de belles contre­par­ties ne fait pas tout. Pour que leur cam­pagne Kicks­tar­ter fonc­tionne, les deux tren­te­naires doivent aus­si ras­su­rer les éven­tuels do­na­teurs (« cer­tains pen­saient qu’on al­lait prendre leur ar­gent et ache­ter une mai­son de va­cances ! », ri­gole Syl­via) et faire connaître leur pro­jet au plus grand nombre. Après avoir convain­cu la fa­mille et les amis de par­ti­ci­per au fi­nan­ce­ment et/ou d’en par­ler au­tour d’eux, le couple fran­co­phile rencontre le maire de Beau­mont et ses conseillers, le dé­pu­té de la cir­cons­crip­tion, les com­merces et as­so­cia­tions de la ville… 30 000 $ sont ain­si amas­sés les trois pre­miers jours, dé­but mars. En­suite, plus rien ou presque pen­dant 35 jours ! La pa­nique. Syl­via et Dar­ren re­lancent la col­lecte en fai­sant du porte-à-porte et en contac­tant un maxi­mum de mé­dias. « C’est un peu comme me­ner une cam­pagne po­li­tique », s’amuse le Néo-Écos­sais. Fi­na­le­ment, après deux mois de com­mu­ni­ca­tion in­ten­sive, l’ob­jec­tif de 95 000 $ est lar­ge­ment dé­pas­sé. Le 4 mai, date de fin de la col­lecte, 559 contri­bu­teurs ont don­né 107 975 $. L’ar­gent man­quant vien­dra d’or­ga­nismes de prêts ou d’in­ves­tis­seurs pri­vés.

Man­ger lo­cal et par­ler fran­çais

Syl­via et Dar­ren Che­ve­rie tra­vaillent en ce mo­ment avec le consul­tant Brad Lazarenko. Le fon­da­teur des res­tau­rants Culina à Ed­mon­ton ap­porte son sa­voir­faire, ain­si que son ré­seau de pro­duc­teurs de la ré­gion. « On va es­sayer d’avoir le plus de pro­duits lo­caux pos­sible », pro­met Syl­via, en in­cluant des bières du coin. Elle compte quand même importer cer­tains gra­duel­le­ment, comme des fro­mages qué­bé­cois.

Après avoir été di­rec­teur gé­né­ral pen­dant plu­sieurs an­nées dans l’hô­tel­le­rie-res­tau­ra­tion, Dar­ren s’oc­cu­pe­ra en toute lo­gique du fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien de Char­tier. Syl­via se concen­tre­ra sur la com­mu­ni­ca­tion, son do­maine d’ex­per­tise. Ils de­vront bien sûr s’en­tou­rer d’une équipe de ser­veurs, bar- men, cui­si­niers, etc. « On veut en­ga­ger des fran­co­phones ! », pré­vient Syl­via, qui re­grette que beau­coup d’Al­ber­tains soient sou­vent trop in­ti­mi­dés pour par­ler fran­çais, même ceux qui ont été à l’école en im­mer­sion. El­le­même s’avoue « un peu rouillée » mais compte don­ner l’exemple pour que les clients « se sentent à l’aise ». Les plus hé­si­tants pour­ront s’ap­puyer sur l’écri­ture pho­né­tique des plats, his­toire de se don­ner confiance.

Le couple re­cherche ac­ti­ve­ment un chef pour éla­bo­rer le me­nu et tra­vaille avec un ar­chi­tecte sur l’agen­ce­ment du fu­tur res­tau­rant. Char­tier se­ra si­tué au rez-de-chaus­sée du Mai­na Cen­tre­ville, un es­pace com­mer­cial par­ta­gé ac­tuel­le­ment en construction à Beau­mont sur la 50e rue, tout près de la 50e ave­nue. Des ap­par­te­ments se­ront ins­tal­lés au-des­sus des com­merces, aux étages 2 et 3. Le res­tau­rant de Syl­via et Dar­ren de­vrait ou­vrir en jan­vier 2016.

Ar­thur Bayon

Note : toutes les ci­ta­tions com­por­tant des mots ou ex­pres­sions en an­glais ont été tra­duites in­té­gra­le­ment en fran­çais dans un sou­ci d’har­mo­ni­sa­tion.

Pho­to : A. B.

Syl­via et Dar­ren Che­ve­rie de­vant le fu­tur Mai­na Cen­tre­ville où se­ra constuit leur res­tau­rant.

Des­sin pré­li­mi­naire de l’in­té­rieur de Char­tier.

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