Ré­flexion •ur Char­lie Heb­do

L’Al­liance fran­çaise d’Ed­mon­ton pro­po­sait ce mois-ci un festival de la bande des­si­née, met­tant en ve­dette le spé­cia­liste du 9e art, le pro­fes­seur Ch­ris Reyns de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta. Du 21 au 23 mai, la thé­ma­tique de Char­lie Heb­do, tou­jours brû­lante

Le Franco - - La Une -

M. Reyns, spé­cia­liste de la bande des­si­née, a tra­cé le 21 mai l’his­to­rique de la ca­ri­ca­ture en France, re­mon­tant jus­qu’à la pre­mière moi­tié du 19e siècle pour re­trou­ver les pre­mières oeuvres cé­lèbres, no­tam­ment Les Poires, se mo­quant du roi Louis-Phi­lippe Ier. Il a sur­tout rap­pe­lé que la cen­sure était loin d’être ex­clu­sive à l’is­lam, comme l’église ca­tho­lique créait des ta­bous dont il ne fal­lait pas par­ler; ta­bous qui ont per­sis­té jus­qu’à as­sez ré­cem­ment.

Mais le vif du su­jet était dé­fi­ni­ti­ve­ment Char­lie Heb­do, qui a mar­qué, plus d’une fois, le monde de la ca­ri­ca­ture à sa fa­çon.

« Char­lie n’est pas ra­ciste, pro-dé­mo­cra­tie et contre la cen­sure », ar­gu­mente le pro­fes­seur en fa­veur de l’heb­do­ma­daire sa­ti­rique. « Pre­nons l’exemple des prêtres qui ont abu­sé des en­fants. Il y a un double scan­dale parce qu’il y a, pre­miè­re­ment, l’abus, mais aus­si la cen­sure qui fait en sorte que l’abus a pu avoir lieu pen­dant des dé­cen­nies sans pro­blème. » Ce­la ex­plique aus­si pour­quoi le jour­nal a ra­tis­sé aus­si large, s’at­ta­quant à tout.

Deux poids, deux me­sures

Iro­ni­que­ment, la sé­rie té­lé­vi­sée hu­mo­ris­tique South Park a elle-même représenté Ma­ho­met dans cer­taines de ses émis­sions. Elle n’a ce­pen­dant pas au­tant sou­le­vé les pas­sions que Char­lie Heb­do, qui a fait face à un pro­cès en 2007 me­nant au do­cu­men­taire C’est dur d’être ai­mé par des cons, en ré­fé­rence à la cé­lèbre ca­ri­ca­ture de Ca­bu.

Pour­tant, l’is­lam est loin d’être la cible prin­ci­pale de Char­lie. L’heb­do­ma­daire s’est beau­coup mo­qué de l’Église ca­tho­lique, mais aus­si des juifs, voire les athées « dog­ma­tiques ». À peu près toutes les per­son­na­li­tés pu­bliques fran­çaises ont été la cible des des­sins sa­ti­riques de Char­lie.

Ch­ris Reyns re­marque quand même que les « ré­ac­tions sont sou­vent plus vives sur l’an­ti­sé­mi­tisme que l’an­ti-is­la­misme. » Dans la so­cié­té fran­çaise : les au­to­ri­tés condamnent plus ra­pi­de­ment les crimes com­mis contre un juif que ceux contre un mu­sul­man. Dans un pays où l’is­lam n’est qu’une mi­no­ri­té plus ou moins ac­cep­tée, ce « deux poids, deux me­sures » peut faire mal.

« Je suis Char­lie »?

Se­lon M. Reyns, « dé­fendre Char­lie, c’est aus­si dé­fendre des gens comme Raif Ba­da­wi », un blo­gueur saou­dien em­pri­son­né de­puis 2012 pour in­sulte à l’is­lam. « Le prin­cipe de li­ber­té – de presse ou de pa­role – per­met de cri­ti­quer tout, y com­pris les in­jus­tices », rap­pelle pour­tant le pro­fes­seur. Le pro­blème, c’est que mal­gré la vague de sou­tien à la li­ber­té d’ex­pres­sion après les at­ten­tats du 7 jan­vier 2015, la cen­sure semble plus présente que ja­mais, et pas juste en France. « On voit aus­si un phé­no­mène d’au­to­cen­sure, ce qui est par dé­fi­ni­tion plus dif­fi­cile à éva­luer », es­time le pro­fes­seur. « Par exemple, Luz (un des ca­ri­ca­tu­ristes sur­vi­vants) a dit qu’il ne re­pré­sen­te­ra plus Ma­ho­met. […] Il y a dé­fi­ni­ti­ve­ment un avant et un après Char­lie : les choses ne se­ront plus dites de la même ma­nière. »

Cinq mois après l’at­ten­tat, Riss, nou­veau di­rec­teur de Char­lie Heb­do, semble lui-même me­na­cé : deux per­sonnes, « dont un is­la­miste ra­di­cal pré­su­mé », ont été sur­pris à prendre des pho­tos de son do­mi­cile la se­maine der­nière; la peur est là pour res­ter.

Cette brève ex­po­si­tion re­met en perspective notre re­la­tion avec les ca­ri­ca­tures, ces des­sins sou­vent in­of­fen­sifs en ap­pa­rence, mais qui peuvent avoir de lourdes consé­quences. Bien que le festival de la bande des­si­née soit ter­mi­né à l’Al­liance fran­çaise d’Ed­mon­ton, il en reste en­core les traces : les pan­neaux de l’ex­po­si­tion y se­ront en­core af­fi­chés pour quelque temps. Il se­ra alors pos­sible de voir l’ex­po­si­tion gé­né­ra­le­ment sur la bande des­si­née, ain­si que les douze af­fiches qui re­tracent, en images et en textes l’his­toire de Char­lie Heb­do et de la ca­ri­ca­ture en France. Ces af­fiches, écrites en an­glais et créées par M. Reyns et deux de ses étu­diants à l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta, ont été ex­po­sées à cinq autres en­droits avant d’ar­ri­ver à l’Al­liance fran­çaise.

Oli­vier Dé­nom­mée

Au len­de­main de l’at­ten­tat…

Un ex­trait de l’ex­po­si­tion, men­tion­nant la ca­ri­ca­ture de Ca­bu.

Le festival de la bande des­si­née ne concerne pas que Char­lie Heb­do.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.