Une men­ta­li­té très dif­fé­rente

Le Franco - - INTEGRATION DES FRANCOS-CANADIENS - Oli­vier Dé­nom­mée

Bien que la seule langue of­fi­cielle de la province de­meure l’an­glais, la com­mu­nau­té fran­co­phone est tou­jours bien vi­vante en Al­ber­ta, et s’or­ga­nise de mieux en mieux. Cette vi­ta­li­té est da­van­tage cau­sée par l’im­mi­gra­tion de fran­co­phones, sur­tout en provenance d’Afrique et de France, que des Fran­cos-Al­ber­tains de souche. Des res­sources sont d’ailleurs nom­breuses pour ac­cueillir et intégrer ces nou­veaux ar­ri­vants, qui at­ter­rissent dans un nou­veau pays, une nou­velle culture, une nou­velle réa­li­té. Mais, une por­tion im­por­tante des fran­co­phones d’Al­ber­ta vient des Ca­na­diens qui quittent le Qué­bec ou le Nou­veau-Bruns­wick pour s’ins­tal­ler dans l’Ouest. Qu’en est-il pour eux ?

La ques­tion ne date pas d’hier, mais elle de­meure tou­jours d’ac­tua­li­té, alors que chaque an­née des mil­liers de Qué­bé­cois, pour la plu­part fran­co­phones, quittent leur province en fa­veur de l’Al­ber­ta. Bien que cer­tains Qué­bé­cois soient ré­frac­taires à l’idée d’abor­der ce su­jet, d’autres ont ac­cep­té de té­moi­gner de leurs dé­fis à leur ar­ri­vée et de la per­cep­tion de cette nou­velle réa­li­té.

Benoit Gos­se­lin, ins­tal­lé à Cal­ga­ry de­puis plus de 10 ans, tente de dres­ser un por­trait du Qué­bé­cois type qui s’ins­talle en Al­ber­ta. « Plu­sieurs ar­rivent avec un chèque de chô­mage ou seule­ment 500 $ dans leur poche. Ils parlent peu an­glais et es­pèrent faire de l’ar­gent fa­cile ici », ex­plique-t-il. Comme il est fi­na­le­ment dur d’ob­te­nir un bon em­ploi, plu­sieurs re­tournent d’où ils viennent, sur­tout s’ils ne s’adaptent pas à « la men­ta­li­té de l’Ouest » : « Au Qué­bec, c’est plus so­cia­liste, mais ici c’est plus conser­va­teur et les gens tra­vaillent fort », re­marque-t-il.

Chan­tal Des­jar­dins, qui a quit­té le Qué­bec en 2006 avec sa fa­mille, confirme le dé­pay­se­ment : « C’est un long ap­pren­tis­sage, car tout est dif­fé­rent. C’est comme si je chan­geais de pays. » Même si elle ne s’ex­pri­mait que dans un an­glais de base en ar­ri­vant, elle l’a ap­pris d’elle-même tout en tra­vaillant, pen­dant quelques an­nées, dans les écoles fran­co­phones de Cal­ga­ry. Au­jourd’hui, elle tra­vaille en mi­lieu an­glo­phone. « C’est sur­tout une ques­tion d’at­ti­tude, ex­plique-t-elle. Il y en a quelques-uns qui ne veulent pas ap­prendre l’an­glais, qui sont plus iso­lés. Beau­coup viennent en Al­ber­ta pour faire de l’ar­gent, mais c’est dif­fi­cile avec juste le fran­çais. »

La fausse per­cep­tion que le reste du Ca­na­da se fait de la réa­li­té al­ber­taine n’aide pas. « On leur a ven­du un rêve, mais ils ne se sont pas ren­sei­gnés. Ceux qui s’at­tendent à ce que ça coûte la même chose qu’à Montréal vont avoir une sur­prise », as­sure Chan­tal Des­jar­dins. Un manque de pré­pa­ra­tion qui ré­sulte sou­vent en une mau­vaise ex­pé­rience, au­tant pour les ar­ri­vants que pour ceux qui ont af­faire avec eux.

Ce­la crée des cli­vages d’opi­nions très im­por­tants au sein des groupes qué­bé­cois. Une par­tie es­time que les Qué­bé­cois jouissent d’une bonne ré­pu­ta­tion, alors que d’autres in­sistent que c’est le contraire et que quelques cas ont mi­né la cré­di­bi­li­té des ar­ri­vants qué­bé­cois – en par­ti­cu­lier les jeunes – dans la province.

Res­sources in­égales

Les or­ga­nismes qui des­servent la fran­co­pho­nie al­ber­taine sont très nom­breux, mais n’ar­rivent pas à ré­pondre aux be­soins de tous. En­ri­co Bé­lan­ger, ins­tal­lé à Cal­ga­ry, es­time que la plu­part des or­ga­nismes viennent avant tout en aide aux im­mi­grés. « Ma conjointe, qui est dans l’ad­mi­nis­tra­tion, n’est pas ca­pable de se pla­cer car son an­glais est de base. Elle ne peut suivre de cours qu’à Connexion car­rière, car les autres en­droits sont au-des­sus de nos moyens. » En re­vanche, un im­mi­gré se­rait, se­lon lui, ai­sé­ment di­ri­gé vers un cours d’an­glais langue se­conde gra­tuit ou sub­ven­tion­né. Même le site www. break­the­wall.al­ber­ta.ca, qui offre des le­çons d’an­glais pour les al­lo­phones, semble di­ri­gé en pre­mier lieu vers les im­mi­grants qui n’ont ja­mais mis les pieds au Ca­na­da, plu­tôt que les Ca­na­diens qui sou­haitent par­faire leur an­glais. « Au CANAF, on aide prin­ci­pa­le­ment des per­sonnes de l’Afrique et de l’Eu­rope. On aide aus­si des gens du Qué­bec, mais eux, on les ap­pelle les “non-éli­gibles” », re­con­naît Mme Des­jar­dins, aus­si du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du Centre d’ac­cueil des nou­veaux ar­ri­vants fran­co­phones.

Benoit Gos­se­lin est ca­té­go­rique : « Ça prend du coeur, ça prend du vou­loir et ça prend des sous » pour al­ler cher­cher de l’aide. Car, se­lon lui, « il n’y a pas de res­sources si tu n’es pas im­mi­gré, amé­rin­dien, avec une fa­mille ou une mi­no­ri­té ». Une cri­tique si­mi­laire est faite par di­vers Qué­bé­cois ex­pa­triés qui ne bé­né­fi­cient d’au­cune aide d’or­ga­nismes, n’en­trant dans au­cune ca­té­go­rie ci­blée. Pour­tant, on cite les ACFA ré­gio­nales, le CDEA, la Ci­té des Ro­cheuses à Cal­ga­ry, la Ci­té fran­co­phone à Ed­mon­ton et les di­zaines d’écoles fran­co­phones dans la province comme res­sources qui peuvent ap­por­ter de l’aide aux Fran­co-Ca­na­diens le dé­si­rant. Se­lon des té­moi­gnages re­cueillis dans le groupe de La Par­lote à Cal­ga­ry, il y au­rait « un manque to­tal de dé­brouillar­dise de plu­sieurs Qué­bé­cois », s’ils n’ar­rivent pas à ob­te­nir de l’aide avec toutes les res­sources exis­tantes.

D’autres té­moi­gnages laissent même en­tendre que les Qué­bé­cois éta­blis en Al­ber­ta évitent au­tant que pos­sible les or­ga­nismes. Cer­tains men­tionnent tout de même que, même s’ils ne font pas usage des ser­vices dis­po­nibles, ils sont heu­reux de sa­voir qu’il existe des en­droits où ob­te­nir de l’aide au be­soin, en fran­çais. « C’est agréable d’avoir des ser­vices en fran­çais, mais si on s’in­tègre et on ap­prend l’an­glais, c’est bien plus fa­cile », nuance M. Gos­se­lin.

So­cia­le­ment, la plu­part des évé­ne­ments or­ga­ni­sés dans la fran­co­pho­nie al­ber­taine sont adres­sés aux fa­milles. C’est du moins ce dont se plaignent plu­sieurs per­sonnes qui se dé­crivent comme cé­li­ba­taires, sans en­fants. D’ailleurs d’autres groupes so­ciaux ont été for­més un peu par­tout en province pour in­ci­ter les Qué­bé­cois cé­li­ba­taires ins­tal­lés en Al­ber­ta à se ren­con­trer et à tis­ser des liens, mais même ces groupes ont leurs la­cunes : « C’est sou­vent les mêmes cliques qui vont aux évé­ne­ments », en­tend-on par­fois.

Non au Qué­bec

Mal­gré les di­ver­gences d’opi­nions, ces Qué­bé­cois ex­pa­triés de­puis plu­sieurs an­nées ont à peu près tous quelque chose en com­mun : ils n’ont au­cune in­ten­tion de re­tour­ner au Qué­bec. « J’ai pas­sé un an à Cal­ga­ry avant de re­ve­nir au Qué­bec, puis je suis re­ve­nu ici quand j’ai été tan­né! », ré­sume Benoit Gos­se­lin, qui ex­plique qu’il y avait cer­taines choses qui ne lui plai­saient pas du tout dans sa province d’ori­gine. « Ja­mais, ja­mais, ja­mais je n’ai eu en­vie de re­tour­ner vivre au Qué­bec, in­siste Mme Des­jar­dins. Chaque fois que j’y vais pour voir ma fa­mille, je me sens de moins en moins chez moi. J’ai tou­jours hâte de re­tour­ner en Al­ber­ta ! » Ce sen­ti­ment par­ta­gé n’est pas sans rap­pe­ler les té­moi­gnages re­trou­vés sur le site www.quit­ter­le­que­bec.com, qui in­vite les Qué­bé­cois à quit­ter la Belle Province s’ils ne s’y re­con­naissent plus dans son cli­mat po­li­tique et so­cial.

Avec la crise de l’in­dus­trie pé­tro­lière, l’ave­nir est in­cer­tain pour l’éco­no­mie de l’Al­ber­ta. Beau­coup de Qué­bé­cois ont per­du ou risquent de perdre leur em­ploi, et de­vront soit s’adap­ter, soit par­tir. « Cer­tains dé­pensent tout l’ar­gent qu’ils ont, sans s’en mettre de cô­té », men­tionne Mme Des­jar­dins à l’égard de cer­tains tra­vailleurs du pé­trole et de la construc­tion qui ont vé­cu dans l’abon­dance pen­dant des an­nées. Les nou­veaux ar­ri­vants de­vront alors être pré­pa­rés plus que ja­mais à faire face aux nom­breux dé­fis qui les at­tendent. « Il faut faire preuve d’ou­ver­ture pour ar­ri­ver à s’adap­ter », croit fer­me­ment Chan­tal Des­jar­dins.

Sou­vent, beau­coup de Qué­bé­cois sont ve­nus ici pour « juste un an », et ne sont tou­jours pas re­par­tis 10 ans plus tard. Comme quoi, avec un peu de vo­lon­té et une bonne at­ti­tude, il est tout à fait pos­sible de s’intégrer à la réa­li­té de cette province où tout semble en­core pos­sible.

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