MOIS­SON­NER UNE RÉ­COLTE DE RÊVES DANS L’OUEST CA­NA­DIEN

Le Franco - - CHRONIQUE - | PAUL- FRAN­ÇOIS SYL­VESTRE

Si vous connais­sez un peu la ruée vers l’or au Yu­kon et le Klon­dike, le nom de Robert William Ser­vice (1874-1958) vous di­ra peut- être quelque chose. Les oeuvres de ce poète et ro­man­cier sont en­sei­gnées dans les uni­ver­si­tés an­glo­phones mais peu connues au Ca­na­da fran­çais. Son ar­rière- pe­tite-fille, Char­lotte Ser­vice-Lon­gé­pé, a pu­blié la pre­mière par­tie d’une bio­gra­phie de son illustre an­cêtre :

Robert W. Ser­vice : La Piste de l’ima­gi­naire.

Né en Écosse, Robert William Ser­vice ob­tient un pre­mier em­ploi dans une banque, mais ne s’y plaît pas puis­qu’il rêve de li­ber­té. En 1896, à 22 ans, il part pour le Ca­na­da, se rend jus­qu’à Vic­to­ria, puis Co­wi­chan Bay où il tra­vaille pour di­vers fer­miers écos­sais. En­suite il ex­plore la côte Pa­ci­fique en ayant des bou­lots de mi­sère à San Fran­cis­co, Los An­geles et San Die­go. Il re­vient à Co­wi­chan Bay, de­vient bou­ti­quier, puis trouve un em­ploi à Vic­to­ria… dans une banque. De là il est pro­mu à Kam­loops, puis à Whi­te­horse et Daw­son (Yu­kon).

Du­rant toutes ces pé­ré­gri­na­tions, Ser­vice « voit l’or­di­naire avec émer­veille­ment ». Il est de ceux qui croient que, sou­vent, « ce n’est pas ce que nous sommes, mais ce que nous pen­sons être qui im­porte ». À ces yeux, la vo­lon­té rend tous les rêves pos- sibles. « Aus­si long­temps que je pour­rai suivre mon che­min, mois­son­ner ma ré­colte de rêves […], je ne de­man­de­rai rien d’autre à l’exis­tence. »

C’est au Yu­kon que Ser­vice va mois­son­ner sa plus im­por­tante ré­colte de rêves et com­po­ser ses plus beaux textes. Dès l’âge de 33 ans, il « laisse son em­preinte sur la piste gla­cée du Grand Nord » en pu­bliant un pre­mier livre :

L’Ap­pel du Yu­kon et autres poèmes (1907). C’est un suc­cès im­mé­diat pour ce « Ki­pling ca­na­dien ». Le deuxième livre s’in­ti­tule Bal­lades

d’un chee­cha­ko (1909) et fait re­vivre tous les per­son­nages co­lo­rés qu’il a croisés dans le Grand Nord. Puis pa­raît le ro­man La

Piste de 1898 (1910), qui ra­conte « l’his­toire de pion­niers ro­bustes et de hé­ros cras­seux ». Quand il va por­ter son ma­nus­crit chez un édi­teur à New York, il est hor­ri­fié par les rues sales et les ci­ta­dins étroits d’es­prit. Il ne songe qu’à re­ga­gner « le che­min de la bo­hème, […] l’es­pace ou­vert de l’aven­ture et ses dan­gers ».

Il n’est pas sou­vent ques­tion de re­la­tions amou­reuses dans cette bio­gra­phie. Robert Ser­vice n’en­vi­sage pas de se ma­rier car il aime trop la li­ber­té. Se­lon lui, « un homme amou­reux ou­blie sa li­ber­té et un homme ma­rié l’a dé­fi­ni­ti­ve­ment per­due ». À 25 ans, Ser­vice tombe néan­moins amou­reux d’une jeune ins­ti­tu­trice; il at­tend d’être fi­nan­ciè­re­ment au­to­nome avant de la de­man­der en ma­riage, mais les pa­rents de la jeune femme re­fusent d’ac­cor­der sa main à un écri­vain dont l’ave­nir est on ne peut plus in­cer­tain. (Lors­qu’il fait sa de­mande en ma­riage, ses droits an­nuels d’au­teur sont pour­tant su­pé­rieurs au sa­laire d’un di­rec­teur de banque.)

Deux cha­pitres de cette bio­gra­phie dé­crivent des lieux al­ber­tains comme Mann­ville, Atha­bas­ca Lan­ding et Fort McMur­ray. Plu­sieurs an­nées après que Robert W. Ser­vice eût quit­té l’Écosse pour le Ca­na­da, sa fa­mille lui em­boî­ta le pas. Elle s’est d’abord éta­blie à To­ron­to, puis a re­joint d’autres Écos­sais en Al­ber­ta, à Mann­ville.

La pre­mière par­tie de la bio­gra­phie de Robert W. Ser­vice fait presque 600 pages. C’est trop long, trop dé­taillé. A-t-on be­soin de sa­voir que le mé­nes­trel iti­né­rant peut se loger pen­dant une se­maine pour 1 $ ? Ou man­ger trois bei­gnets et un ca­fé pour cinq sous ? On en­core ava­ler une soupe, une viande ou un pois­son, des lé­gumes, un ca­fé et un gâ­teau ra­mol­li pour seule­ment dix sous ? Au bas mot, l’édi­teur au­rait pu/ dû cou­per 200 pages sans nuire au plai­sir des lec­teurs et lec­trices.

En dé­cri­vant le drame des aven- tures et les beau­tés dan­ge­reuses du Grand Nord, Robert William Ser­vice s’est pen­ché sur la nature hu­maine, sur ses forces et ses fai­blesses. Pour lui, l’écri­ture était « une pa­ren­thèse en­chan­tée, un di­ver­tis­se­ment in­sen­sé qui me fai­sait vivre des mo­ments ex­cep­tion­nels de plé­ni­tude ».

Char­lotte Ser­vice-Lon­gé­pé, Robert W. Ser­vice : La Piste de l’ima­gi­naire, bio­gra­phie, tome 1, Chi­cou­ti­mi, Édi­tions JCL, 2015, 576 pages, 29,95$.

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