LÀ OÙ IL Y A UN JOUR­NAL, IL Y A DE LA VIE

Re­mon­tons le temps pour re­tour­ner à l’époque où l’on nais­sait Ca­na­dien-fran­çais en ce pays, vers le mi­lieu du siècle der­nier.

Le Franco - - CHRONIQUE - RÉ­JEAN PAU­LIN (Fran­co­presse)

L’éco­lier d’ex­pres­sion fran­çaise qui n’avait que des fran­co­phones comme voi­sins pou­vait s’ima­gi­ner que sa langue vi­brait par­tout au dia­pa­son d’une terre bien à lui. Pas en­core au fait des dif­fé­rences et écarts qui marquent la pré­sence fran­çaise sur ce vaste ter­ri­toire, il voyait dans ses livres de géo­gra- phie un pays fait de mon­tagnes, de prai­ries, de fo­rêts et d’océans qui por­taient par tous les vents les mots qu’on lui en­sei­gnait et qu’il en­ten­dait. Du moins, croyait-il que ces sons fa­mi­liers ré­son­naient par­tout avec la même force.

Mais, ce n’est pas long que l’on constate qu’au Ca­na­da, on est mi­no­ri­taires entre ses trois océans, ma­jo­ri­taires dans sa province si on vit au Qué­bec, par­fois ma­jo­ri­taires dans cer­taines ré­gions de l’Aca­die et de l’On­ta­rio, mais mi­no­ri­taires dans sa province. Et puis, il y a la condi­tion du vé­ri­table mi­no­ri­taire ailleurs au pays.

Je vou­lais vivre la condi­tion du « vé­ri­table mi­no­ri­taire ».

C’est ain­si que le 15 sep­tembre 1980, j’ai vu s’éloi­gner le sol d’Aca­die par le hu­blot d’un DC-9 à des­ti­na­tion de l’Ouest ca­na­dien.

La blonde prai­rie s’est fi­na­le­ment mise à dé­fi­ler deux ou trois ki­lo­mètres plus bas. Des champs im­menses. De loin en loin, une mai­son, un élé­va­teur et des han­gars. J’ima­gi­nais les foyers fran­co­phones qui constel­laient ce dé­sert de cé­réales. Du haut des airs, après trois ou quatre heures de vol, on pou­vait tou­jours avoir cette pen­sée ré­con­for­tante pour le coeur, qu’il y avait dans cette im­men­si­té des gens qui parlent notre langue.

Nous sommes tou­jours au Ca­na­da, cette terre d’Amé­rique res­tée fran­çaise mal­gré tout. Une heure ou deux après l’at­ter­ris­sage, on syn­to­ni­sait Ra­dio-Ca­na­da pour écou­ter tou­jours en fran­çais, la suite des nou­velles en­ten­dues le ma­tin. Quel contraste avec d’autres par­ties du globe, comme l’Eu­rope à l’époque de la Guerre froide. Quelques heures en train et on sor­tait d’un monde pour en­trer dans un autre. Notre point de dé­part de­ve­nait un sou­ve­nir sans suite. On ne trou­vait même pas un jour­nal qui nous in­for­ma de la vie de notre cô­té du Ri­deau de fer. Ici, à trois fu­seaux ho­raires de dis­tance, on était té­moin de la même mou­vance, dé­crite dans notre langue en plus.

Ce­la dit, on consta­tait ra­pi­de­ment que l’an­glais est la langue spon­ta­née de cette so­cié­té. Puis on prê­tait l’oreille dans l’es­poir de cap­ter des sons fa­mi­liers. Fran­çais? Oui à l’oc­ca­sion, mais par­fois d’autres langues aus­si.

Un mé­ca­ni­cien par­lait al­le­mand, deux per­sonnes âgées conver­saient en ukrai­nien. Ces langues étran­gères, avec le fran­çais, for­maient une sorte de den­telle qui bor­daient la toile so­nore an­glo­phone. Sa­voir qu’au­tant de mi­no­ri­tés s’ex­priment avec leurs mots est le signe d’une ou­ver­ture et d’une to­lé­rance cer­taine de la part de la ma­jo­ri­té. Mais n’em­pêche que l’on s’at­tend à plus que ce­la quand on nous dit que notre pays est fran­co­phone.

Le fran­çais, je l’avais en­ten­du à la ra­dio et à la té­lé­vi­sion. Je l’avais par­lé avec mon pa­tron et mes nou­veaux col­lègues de tra­vail. Je l’avais lu sur les af­fiches bi­lingues de l’aé­ro­port. Mais il man­quait quelque chose. J’avais tou­jours cette vague im­pres­sion de ne pas avoir trou­vé ce que je cher­chais.

La fleur iden­ti­taire

Il y avait dans notre salle de nou­velles, une table où on lan­çait sans trop de ma­nières les jour­naux que l’on avait lus… Globe and Mail, Star Phoe­nix, Lea­der Post; les titres s’éta­laient en an­glais…Et puis tout à coup, mon re­gard est tom­bé sur un mot fran­çais…« vive ». Je re­tire ce jour­nal, plus mo­deste que les autres en taille, mais com­bien plus si­gni­fi­ca­tif par ailleurs. Je ve­nais de dé­cou­vrir L’Eau vive.

L’ou­vrir, c’était voir les mots de ma culture fleu­rir dans l’im­men­si­té de ce pays, dans les plus grandes plaines et sous le plus grand ciel qu’il m’avait été don­nés de voir. Oui, le fran­çais était bel et bien vi­vant dans ce coin de pays.

Deux ans plus tard, au Nou­veau-Bruns­wick, le quo­ti­dien Évan­gé­line fer­mait ses portes, lais­sant l’Aca­die en état de choc. Mais la nature a eu hor­reur du vide. Au bout de quatre ans de troubles et de tu­multe, Aca­die nou­velle lui a fi­na­le­ment suc­cé­dé.

Ces exemples par­mi tant d’autres par­tout au Ca­na­da dé­montrent qu’une com­mu­nau­té vi­vante ne se ré­signe pas au si­lence. Elle fe­ra battre le pouls de sa culture dans les mots qu’elle jet­te­ra sur les presses, de sa propre ini­tia­tive.

Dire d’un jour­nal qu’il n’est que mé­dia d’information se­rait ré­duc­teur. Il est aus­si l’ex­pres­sion de l’âme d’un peuple. En cette ma­tière, il ne faut pas s’en re­mettre aux autres… Ces autres qui par exemple tentent d’ac­cé­der au pou­voir, fort nom­breux par les temps qui courent, mais qui n’en disent guère sur ce pays que l’on veut pro­fon­dé­ment éga­li­taire.

De souche aca­dienne, Ré­jean Pau­lin a par­cou­ru la fran­co­pho­nie tout au long de sa car­rière de jour­na­liste. Il a aus­si vé­cu en France, au Qué­bec et dans l’Ouest ca­na­dien avant de s’éta­blir à Ot­ta­wa où il est pro­fes­seur en jour­na­lisme au col­lège La Ci­té.

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