QUEL CHEF SER­VI­RAIT LE MIEUX LES FRAN­CO­PHONES ?

Au cours de 37 des 50 der­nières an­nées, le gou­ver­ne­ment ca­na­dien a été di­ri­gé par des chefs mont­réa­lais. La ten­dance pour­rait s’ac­cen­tuer à par­tir du 19 oc­tobre. Mais quel chef se­rait le plus fa­vo­rable à la fran­co­pho­nie ?

Le Franco - - ÉLECTIONS FÉDÉRALES | FORUM NATIONAL DES JEUNES AM - JEAN- PIERRE DU­BÉ

Le chef conser­va­teur Ste­phen Har­per n’est pas re­con­nu comme un cham­pion de la fran­co­pho­nie. Mais ses prin­ci­paux ad­ver­saires, le néo-dé­mo­crate Tho­mas Mul­cair et le li­bé­ral Jus­tin Tru­deau, le se­raient-ils ? Le­quel pour­rait ré­ta­blir l’au­to­ri­té des Qué­bé­cois à Ot­ta­wa et ral­lier les com­mu­nau­tés fran­co­phones ?

L’au­teur et his­to­rien Claude Cou­ture croit que le scru­tin na­tio­nal pour­rait ré­af­fir­mer la longue tra­di­tion du lea­der­ship qué­bé­cois au Ca­na­da, qui s’étend de Wil­frid Lau­rier (1896-1911) à Paul Mar­tin (2003-2006). « La grande pas­sion des Ca­na­diens fran­çais pour la po­li­tique re­monte à quelques siècles, à par­tir de la Ré­bel­lion de 1837 », ex­plique-t-il.

« Les li­bé­raux ont do­mi­né la po­li­tique fé­dé­rale pen­dant 75 % du 20e siècle, ajoute le pro­fes­seur d’études ca­na­diennes au Cam­pus Saint-Jean de l’Uni­ver­si­té d’Al­ber­ta. À l’in­té­rieur du par­ti, les chefs qué­bé­cois ont joué un rôle très im­por­tant. La base a tou­jours été une ma­jo­ri­té au Qué­bec. La seule ex­cep­tion a été l’élec­tion de Jean Ch­ré­tien en 1993, avec 99 sièges en On­ta­rio. »

Un autre as­pect de l’emprise qué­bé­coise est la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale. « Même si le taux est à la baisse au Qué­bec, sou­ligne Claude Cou­ture, la par­ti­ci­pa­tion y de­meure beau­coup plus éle­vée qu’ailleurs. »

Une troi­sième ex­pli­ca­tion s’im­pose, se­lon l’his­to­rien. « De­puis l’élec­tion de Ste­phen Har­per en 2006, un autre pa­ra­digme s’est es­quis­sé. Le Qué­bec s’af­firme plus au centre-gauche que le reste du pays. Alors que le Ca­na­da est di­vi­sé, le NPD reste fort au Qué­bec et pour­rait for­mer un gou­ver­ne­ment mi­no­ri­taire.

« Les Qué­bé­cois n’aiment pas beau­coup Mul­cair, sou­tient-il, même s’il est très in­tel­li­gent, très ar­ti­cu­lé et pro­ba­ble­ment le plus com­pé­tent dans les deux langues de­puis Tru­deau. Mais leur dé­goût ab­so­lu des conser­va­teurs à la Har­per va les pous­ser à vo­ter pour le NPD. »

Sur­tout li­bé­ral, mais…

Claude Cou­ture es­time tou­te­fois que les com­mu­nau­tés fran­co­phones à l’ex­té­rieur du Qué­bec au­ront ten­dance à vo­ter li­bé­ral. « À cause de l’hé­ri­tage de Pierre Tru­deau et des langues of­fi­cielles, les fran­co­phones hors Qué­bec se re­con­naissent da­van­tage chez Jus­tin Tru­deau. »

L’his­to­rien fran­co-on­ta­rien Serge Du­puis ap­porte une autre pers­pec­tive. « Ce n’est pas parce qu’il est fran­co­phone, qu’un pre­mier mi­nistre fait avan­cer les po­li­tiques lin­guis­tiques. La langue ma­ter­nelle n’est pas dé­ter­mi­nante. C’est plu­tôt l’ex­pé­rience per­son­nelle qui marque l’ap­proche au bi­lin­guisme. »

Le sta­giaire post­doc­to­ral à l’Uni­ver­si­té Laval, donne l’exemple de Ch­ré­tien. « Il ve­nait d’un mi­lieu ma­jo­ri­taire et il n’a pas fait avan­cer la fran­co­pho­nie. » Il s’est mon­tré in­tran­si­geant face aux sou­ve­rai­nistes, se­lon lui, et plu­tôt in­dif­fé­rent en­vers les mi­no­ri­tés.

Les quatre chefs fran­co­phones des 50 der­nières an­nées ne se res­sem­blaient pas, note-t-il. « Pierre Tru­deau, Brian Mul­ro­ney, Jean Ch­ré­tien et Paul Mar­tin étaient tous des avo­cats mont­réa­lais. Mar­tin est un an­glo­phone de l’On­ta­rio qui a ap­pris le fran­çais au Qué­bec. Tru­deau était par­fai­te­ment bi­lingue, mais il était étran­ger à toute idée de com­mu­nau­té dis­tincte, de langue pre­mière ou se­conde. Il était dans la né­ga­tion des mi­no­ri­tés.

« Il est pro­bable, pour­suit Serge Du­puis, que Jus­tin Tru­deau par­tage la vi­sion de son père. Il voit le bi­lin­guisme comme un choix per­son­nel. Je ne suis pas convain­cu qu’il ap­por­te­rait du nou­veau aux ques­tions lin­guis­tiques.

« Les mi­no­ri­tés au­raient plus d’es­poir avec Mul­cair, dit-il. Son par­cours res­semble à ce­lui de Brian Mul­ro­ney, un An­glo-Qué­bé­cois en si­tua­tion mi­no­ri­taire, à Baie-Co­meau, et plus sen­sible aux as­pi­ra­tions du Qué­bec et des mi­no­ri­tés.

« Mul­cair a une mère fran­coon­ta­rienne et sa langue pre­mière est l’an­glais, sou­ligne l’his­to­rien, il a gran­di en mi­lieu mi­no­ri­taire, à Laval. Il a tra­vaillé pour Al­liance Qué­bec et pour l’Of­fice de la langue fran­çaise. Les ques­tions lin­guis­tiques lui tiennent à coeur. »

À Ha­li­fax, Marie-Claude Rioux re­con­nait aus­si les atouts du chef néo-dé­mo­crate. « Parce qu’il a été un dé­fen­seur de la mi­no­ri­té an­glo­phone, on peut s’at­tendre à ce que Mul­cair com­prenne la réa­li­té des com­mu­nau­tés fran­co­phones. Jus­tin Tru­deau a en­sei­gné en Co­lom­bie-Bri­tan­nique, il a peut-être été sen­si­bi­li­sé.

« Ce se­rait une ex­cel­lente nou­velle d’avoir un fran­co­phone à la tête du pays, as­sure la di­rec­trice gé­né­rale de la Fé­dé­ra­tion aca­dienne de la Nou­velle-Écosse. Mais sou­vent, les Qué­bé­cois connaissent très peu nos réa­li­tés et com­prennent moins nos be­soins que des an­glo­phones qui ont cô­toyé des fran­co­phones en mi­lieu mi­no­ri­taire. »

Marie-Claude Rioux sou­tient que Ste­phen Har­per ne mé­rite pas d’être ex­clu par les fran­co­phones. « On peut dé­plo­rer ses po­li­tiques, mais il com­mence tous ses dis­cours en fran­çais. On a connu en Nou­velle-Écosse un gou­ver­ne­ment qui tra­vaillait ac­ti­ve­ment contre les fran­co­phones. Je n’ai ja­mais sen­ti ça de la part de Har­per. »

PHOTO: INS­TI­TUT FRAN­CO- ON­TA­RIEN

D’après le sta­giaire post­doc­to­ral à l’Uni­ver­si­té Laval, Serge Du­puis, « il est pro­bable que Jus­tin Tru­deau par­tage la vi­sion du bi­lin­guisme de son père »

PHOTO: CAM­PUS ST-JEAN

Se­lon le pro­fes­seur d’études ca­na­diennes, Claude Cou­ture, les Qué­bé­cois vont ap­puyer Tho­mas Mul­cair entre autres à cause de « leur dé­goût ab­so­lu des conser­va­teurs à la Har­per »

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.