L’HEU­REUSE FO­LIE DE GILLES AR­CHAM­BAULT

Le Franco - - DROITS LINGUISTIQUES - PAUL- FRAN­ÇOIS SYL­VESTRE

Les écri­vains se ra­content de plus en plus ou­ver­te­ment dans ce qu’on ap­pelle de l’au­to­fic­tion. Après avoir pu­blié plus de quinze ro­mans, Gilles Ar­cham­bault donne au per­son­nage de son nou­veau roman, Doux dé­ment, le nom de… Gilles Ar­cham­bault. Comme il s’agit d’un roman et non d’un ré­cit, il y a une part fic­tive, mais je la crois as­sez mince, juste un tan­ti­net ac­cro­cheuse.

Les Édi­tions du Bo­réal pré­sente cet ou­vrage comme le ta­bleau d’un es­prit et d’un coeur à la fois tendres et écor­chés. J’ajou­te­rais qu’il s’agit d’un es­prit et d’un coeur un peu fous. Le lec­teur em­barque fa­ci­le­ment dans cette heu­reuse fo­lie.

Tout comme dans la vraie vie, le Gilles Ar­cham­bault du roman a 82 ans. Veuf de­puis quelques an­nées, il a de­puis long­temps été re­lé­gué par son fils « au rayon des re­trai­tés de la vie ».

L’au­teur/nar­ra­teur, vous vous en dou­tez bien, ne voit pas les choses comme ça. Il en­tend (se) prou­ver que la vie lui sou­rit en­core, voire qu’il peut y mordre à belles dents. Gilles Ar­cham­bault aime dire que, à son âge, il est « vi­si­té par le simple éton­ne­ment de par­ti­ci­per à la vie ». Entre en scène Anouk, une nou­velle voi­sine d’ap­par­te­ment. Belle, vive, pas­sion­née, elle a trente- cinq ans de moins que Gilles Ar­cham­bault (G.A.). Il sait qu’elle n’est pas pour lui, et elle le sait aus­si.

Ce­la n’em­pêche pas G. A. de conju­guer al­lè­gre­ment les verbes « se sou­ve­nir » et « s’illu­sion­ner ». Le contraire au­rait été éton­nant, car par sa seule pré­sence, Anouk ré­in­tro­duit la vie dans le quo­ti­dien de G.A. Il court après la jeunesse d’Anouk, sait qu’il a per­du la tête aux yeux de ses amis, mais n’est pas du tout ten­té de mo­di­fier son étrange com­por­te­ment, bien au contraire.

« Ra­con­ter Anouk, c’est ma fa­çon de vivre », écrit l’au­teur/nar­ra­teur. Doux dé­ment est le roman de l’amour im­pos­sible, du dé­sir fou. On y trouve, bien en­ten­du, une bonne dose de mé­lan­co­lie et même un brin de dés­illu­sion. Le titre Doux dé­ment, en pas­sant, est le sur­nom que la par­te­naire (épouse?) don­nait à Gilles Ar­cham­bault.

Sommes-nous en pré­sence d’« un vieillard qui sur­vit à ses sou­ve­nirs » ? On peut faire ce cons­tant, d’au­tant plus que, se­lon G.A., un homme qui n’a pas te­nu dans ses bras une femme de­puis cinq ans et qui sait que le seul fait d’y son­ger est une bê­tise, cet homme « n’est au mieux qu’un sur­vi­vant ».

Gilles Ar­cham­bault ne ra­conte ja­mais juste une his­toire. Il ré­flé­chit tout haut. Ce­la ne sau­rait sur­prendre puis­qu’« écrire n’est rien si cette ac­ti­vi­té n’est pas le ré­sul­tat d’une dé­marche per­son­nelle et dé­ran­geante ».

L’au­teur aime aus­si glis­ser des pe­tites phrases la­pi­daire comme « En ami­tié, on est sou­vent plus dis­cret qu’en amour. » Il ne se gêne pas non plus pour dire ce qu’il pense de son mé­tier. Au­jourd’hui, l’exis­tence d’un livre est de plus en plus brève. « Quelques se­maines à peine. »

Si vous connais­sez dé­jà l’oeuvre de Gilles Ar­cham­bault, vous se­rez ici en pays de connais­sance; vous re­trou­ve­rez cette voix émue et ce re­gard iro­nique qui lui ap­par­tiennent en propre.

Gilles Ar­cham­bault, Doux dé­ment, roman, Mon­tréal, Édi­tions du Bo­réal, 2015, 248 pages, 22.95 $.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.