POUR SE DIS­TIN­GUER DE SON PUIS­SANT VOI­SIN

Le Franco - - CHRONIQUE - RÉJEAN PAU­LIN (Fran­co­presse)

« Dé­jà, on parle la même langue. On va très bien s’en­tendre, sur­tout si on tient le même lan­gage, » dit ce­lui qui tient le gros bout du bâ­ton, bière à la main, men­ton ap­puyé sur la clô­ture. Ne croyez pas que je parle d’une conver­sa­tion de ban­lieue, entre voi­sins aux gon­flettes in­égales. Non, c’est l’image qui me vient à l’es­prit quand je songe au rap­port que le Ca­na­da en­tre­tient avec les États- Unis.

En voyant Jus­tin Trudeau et Sté­phane Dion bon­dir de ca­pi­tale en ca­pi­tale de­puis leur vic­toire, on prend conscience de la per­son­na­li­té di­plo­ma­tique du Ca­na­da. On pour­rait épi­lo­guer long­temps là-des­sus en se rap­pe­lant ce que l’on en a dé­jà dit. « Le Ca­na­da, 51ème état amé­ri­cain », le Ca­na­da « fin­lan­di­sé », al­lu­sion faite au si­lence que la Fin­lande avait concé­dé à Mos­cou en po­li­tique étran­gère pour s’épar­gner du joug so­vié­tique. Ot­ta­wa se­rait jus­qu’à un cer­tain point bâillon­né lui aus­si par une su­per­puis­sance un peu trop col­lée à sa fron­tière.

Pe­tite anec­dote… Un jour, en Ita­lie, je suis tom­bé sur des au­tos­top­peurs qui ar­bo­raient fiè­re­ment le dra­peau ca­na­dien sur leur sac à dos. J’avais cru tom­ber sur des com­pa­triotes. Et bien non! « It works well when hit­chi­king ». Non, mais sans gêne! C’était des Amé­ri­cains qui se ser­vaient de l’Uni­fo­lié pour ama­douer les au­to­mo­bi­listes.

Une an­née plus tôt, une Amé­ri­caine s’était ex­cla­mée en m’en­ten­dant : « Oh, you’re a French Ca­na­dian! » J’étais une cu­rio­si­té, la dif­fé­rence d’avec son pays.

Co­casses sans doute, ces deux pe­tites ren­contres ont ré­vé­lé deux choses. Le fran­çais ca­rac­té­rise notre pays, et les États-Unis sont sans gêne. Dans tout ça, le Ca­na­da doit se dé­brouiller pour res­ter lui­même dans ses rap­ports avec le reste du monde.

Com­ment faire ? Un po­li­ti­cien cé­lèbre, père d’un pre­mier mi­nistre l’avait com­pris. Non, non, non ! Je ne parle pas du pa­pa de Jus­tin… D’autres aus­si ont eu de bonnes idées.

Il s’agit de Paul Mar­tin sé­nior. Il a sou­vent par­lé de la Fran­co­pho­nie alors qu’il était Se­cré­taire d’État aux Af­faires ex­té­rieures dans le gou­ver­ne­ment Pear­son. À son avis, le ca­rac­tère bi­lingue du Ca­na­da as­sor­ti de ses rap­ports avec la France et le monde fran­co­phone, ajou­tait une nou­velle di­men­sion à la po­li­tique étran­gère du pays.

Il ac­cep­tait la dé­fi­ni­tion de la Fran­co­pho­nie que Léo­pold Sé­dar Sen­ghor pro­po­sait alors qu’il était pré­sident du Sénégal. Il s’agis­sait d’une com­mu­nau­té spi­ri­tuelle et in­tel­lec­tuelle de tous les pays qui fai­saient usage de la langue fran­çaise, of­fi­ciel­le­ment ou cou­ram­ment.

En mars 1967, de­vant la Chambre de com­merce de Mon­tréal, Paul Mar­tin évo­quait la créa­tion d’un or­ga­nisme fran­co­phone in­ter­na­tio­nal pour ras­sem­bler tout ce monde. Au­jourd’hui, tous ces pays font par­tie de l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale de la Fran­co­pho­nie… Sans les États-Unis.

Nous ne par­lons donc pas tous la même langue au nord du Mexique et nous ne te­nons pas tous le même lan­gage non plus en ma­tière de po­li­tique étran­gère.

Le Ca­na­da a ses propres an­tennes avec deux grandes or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, le Com­mon­wealth et l’OIF. Il peut donc choi­sir avec qui ac­cor­der ses vio­lons dans le concert des Na­tions dont la ba­guette du chef d’or­chestre s’agite sou­vent sur le bal­con de la Mai­son blanche.

Il le doit non seule­ment à son his­toire, mais aus­si à sa propre com­po­si­tion lin­guis­tique, qui fait res­sor­tir le fran­çais comme un son de caisse claire dans le bour­don an­glo­phone d’Amé­rique.

Bien sûr, tout n’est pas net dans notre propre pays, avec la chi­cane de dra­peau Ot­ta­wa- Qué­bec… C’était dé­jà com­men­cé au pre­mier cen­te­naire de la Confé­dé­ra­tion. À preuve, les pro­pos du mi­nistre qué­bé­cois des Af­faires cultu­relles quelques jours à peine après le dis­cours de Paul Mar­tin. Quatre mois avant Ex­po 67, Jean-Noël Trem­blay confiait à l’Agence France-Presse qu’il n’avait pas l’in­ten­tion de se sa­tis­faire d’une re­pré­sen­ta­tion in­di­recte, di­luée par le gou­ver­ne­ment cen­tral.

Mais qu’à ce­la ne tienne. Dans ce pays, le fran­çais suit le so­leil du le­vé au cou­cher pour une longue jour­née, quatre heure et de­mi de plus qu’ailleurs. Les Amé­ri­cains ne pour­ront ja­mais en dire au­tant… Per­sonne non plus d’ailleurs!

Par sou­ci de ri­gueur, les pro­pos de Mar­tin et Trem­blay sont consi­gnés dans un livre que j’ai dé­pous­sié­ré, Ca­na­dian Fo­rei­gn Po­li­cy Since 1945, re­cueil réa­li­sé sous la di­rec­tion de J.L. Gra­nat­stein, 3ème édi­tion, pu­bliée en 1973… Pas jeune, mais quand même ac­tuel.

Quant au dé­ca­lage horaire, on peut tou­jours le vé­ri­fier en voi­ture, mais le CNRC est plus ef­fi­cace…

De souche aca­dienne, Réjean Pau­lin a par­cou­ru la fran­co­pho­nie tout au long de sa car­rière de jour­na­liste. Il a aus­si vé­cu en France, au Qué­bec et dans l’Ouest ca­na­dien avant de s’éta­blir à Ot­ta­wa où il est pro­fes­seur en jour­na­lisme au col­lège La Ci­té.

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