OÙ S’AR­RÊTE LA VÉ­RI­TÉ, OÙ COM­MENCE LE MEN­SONGE?

Le Franco - - News - PAUL- FRAN­ÇOIS SYL­VESTRE

Je vous ai ré­cem­ment par­lé de Vi­rages, la nou­velle en re­vue. Au Qué­bec, il existe plu­sieurs re­vues sem­blables de créa­tion lit­té­raire, no­tam­ment XYZ et Moe­bius. Le nu­mé­ro 147 de Moe­bius nous pro­pose une ving­taine de nou­velles ayant pour thème « Vé­ri­té et men­songe ». Il est pi­lo­té par Ma­rio Vi­vier, pour qui « la vé­ri­té et le men­songe ne sont qu’un seul et même fil qui forme l’éche­veau de nos vies ».

Dans sa pré­sen­ta­tion des vingt nou­velles, Ma­rio Vi­vier écrit qu’« on ver­ra nos sens nous trom­per, nos sou­ve­nirs être fal­si­fiés, le rêve et la mort se­mer le doute, les pou­voirs mé­dia­tiques s’éle­ver en dignes re­pré­sen­tants de la vé­ri­té ». Les vingt nou­vel­listes vivent ma­jo­ri­tai­re­ment au Qué­bec, quelques-uns en France et une au Ke­nya. Cer­tains pré­fèrent le mot « nou­vel­lier » parce qu’il s’aligne sur le sub­stan­tif ro­man­cier. Nouvelliste me plaît da­van­tage car c’est un mot qui in­clut les hommes et les femmes. C’est net­te­ment mieux que nou­vel­liers/nou­vel­lières.

Une des pre­mières nou­velles du re­cueil s’in­ti­tule « Fa­tum » et est si­gnée Na­dia Gos­se­lin. Elle a dé­jà pu­blié deux ro­mans et le per­son­nage de sa nou­velle est un ro­man­cier qui a écrit un best-sel­ler. C’est lui qui ra­conte son « sort ». Quand il parle de best-sel­ler, « il n’est pas ques­tion ici de quelques mil­liers de co­pies mais de cen­taines de mil­lions d’exem­plaires ». J’aime tou­jours les nou­velles qui tra­duisent le monde lit­té­raire : lan­ce­ment, sa­lon du livre, cri­tique, etc. J’ai été bien ser­vi par Na­dia Gos­se­lin.

Le ro­man­cier en ques­tion ne lit pas ses sem­blables car il ne veut pas être in­fluen­cé, ce qui pour­rait conta­mi­ner ses écrits. Il n’a pas une très bonne opi­nion de la confra­ter­ni­té des gens de lettre : « c’est de la miè­vre­rie pour s’ache- ter des fa­veurs ou, à dé­faut de réel ta­lent, un cer­tain ca­pi­tal de sym­pa­thie. De l’op­por­tu­nisme, quoi. » Par­lant d’opi­nion, le ro­man­cier ne prise pas plus les édi­teurs, sur­tout ceux qui qui « ne sont même pas as­sez connais­seurs, ima­gi­nez­vous, pour re­con­naître la va­leur lit­té­raire de mon ou­vrage. In­croyable n’est-ce pas ? »

Pour vous ré­vé­ler la vé­ri­té ou le men­songe dans cette nou­velle, je dois vous ré­vé­ler le punch fi­nal. Dé­so­lé, mais une fois n’est pas cou­tume. Le ro­man­cier em­merde les édi­teurs. « J’ai écrit un best­sel­ler. Des mil­lions d’exem­plaires, je vous dis ! Il ne me reste qu’à trou­ver un édi­teur. »

Quand je re­çois un re­cueil de nou­velles, je ne les lis ja­mais dans l’ordre où elles sont pré­sen­tées. Je com­mence tou­jours par les plus courtes. L’une d’elles est « Bun­ny » de Jen­ni­fer La­brecque. Bun­ny vit dans une pièce sor­dide (ou est-ce une cel­lule de pri­son ?). Elle vou­drait bien dire à sa fille de 6 ans que tout ira bien, « que tout se­ra bien­tôt ter­mi­né, même si c’est un men­songe éhon­té ». Bun­ny sait que sa fille se coince la fi­gure sous un oreiller pour étouf­fer sa peur et sa dou­leur… « pen­dant que le vio­leur conti­nue sa be­sogne, sou- riant et râ­lant comme un ani­ma­li l en rut ». Cette fois-ci, je ne dé­voile pas le punch fi­nal…

Dans cer­taines nou­velles, il est par­fois as­sez dif­fi­cile de dé­mê­ler vé­ri­té et men­songe. Peut- être parce que « la vé­ri­té, qu’on pour­rait croire pure et trans­lu­cide comme le cris­tal, a pour­tant des crocs et des griffes, [et que] le men­songe, qu’on ima­gine cruel comme l’oeil de Sa­tan, a par­fois la dou­ceur de la soie », de no­ter Ma­rio Vi­vier.

J’aime les nou­velles clas­siques : peu de per­son­nages, in­trigue au dé­noue­ment li­néaire et punch fi­nal. « La veste grise » de Ch­ris­tiane Desrosiers en est un bel exemple. Le men­songe ap­pa­raît dès les pre­miers mots : « – Ça va Ma­rie ? J’avais men­ti à Max et ré­pon­dué d oui.i » Ma­rie est celle qui ra­conte ce qui s’est pas­sé, une nuit, dans le rang d’un bled. Sa voi­ture tombe en panne et elle ne peut être ré­pa­rée avant le len­de­main ma­tin. Ma­rie ap­pelle Max pour lui dire qu’elle maî­trise bien la si­tua­tion. Men­songe. « En fait, je ne maî­tri­sais rien du tout. » Ma­rie doit pas­ser la nuit chez le voi­sin du mé­ca­ni­cien, dans une mai­son où elle plonge dans les ombres de la vé­ri­té toute nue…

Ces nou­velles du nu­mé­ro 147 de Moe­bius confirment, si be­soin était, que la fron­tière entre la vé­ri­té est le men­songe de­meure bien té­nue.

Moe­bius, no 147, nu­mé­ro pi­lo­té par Ma­rio Vi­vier, Mon­tréal, no­vembre 2015, 12 $.

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