LE NOM RI­VIÈRE LA PAIX A-T-IL PRÉ­CÉ­DÉ CE­LUI DE PEACE RI­VER ?

Le Franco - - COMITÉ DES LANGUES OFFICIELLES DU SÉNAT - CA­ROL J. LÉO­NARD

C’est la ques­tion qui m’a été po­sée il y a quelques jours. In­té­res­sante, elle in­vite à par­ler d’un cours d’eau par­mi les plus ma­gni­fiques de l’hy­dro­gra­phie al­ber­taine. D’une lon­gueur de 1 923 ki­lo­mètres, il dé­verse an­nuel­le­ment plus de 68 mil­liards de mètres cubes d’eau dans la ri­vière Slave dont il est un puis­sant tri­bu­taire. Sa beau­té et la splen­deur des pay­sages qui l’ac­cueillent in­vitent à se pen­cher sur les noms qui le dé­si­gnent.

Les noms « Ri­vière de la Paix » (forme nor­ma­li­sée) et « Peace

Ri­ver » ont tous deux le sta­tut de noms of­fi­ciels. Au Ca­na­da, un to­po­nyme doit nor­ma­le­ment être adop­té dans une seule forme lin­guis­tique. Or, la ri­vière dont il est ici ques­tion fi­gure au nombre des 81 en­ti­tés et ré­gions ca­na­diennes pour les­quelles une forme dans les deux langues of­fi­cielles a été adop­tée. Ce sont les noms dits « d’in­té­rêt pan­ca­na­dien ». Ce ca­rac­tère of­fi­ciel a son im­por­tance, car seuls les noms géo­gra­phiques ap­prou­vés peuvent être por­tés sur les cartes fé­dé­rales.

Les noms « R ivière la Paix » et « Peace Ri­ver » ont un ca­rac­tère com­mé­mo­ra­tif. Ils sou­lignent et rap­pellent une paix scel­lée entre Cris et Dè­nè Thi-lan Ot­ti­nè en un en­droit de la ri­vière nom­mé Peace Point. Cet ar­mis­tice mit fin à des hos­ti­li­tés lar­vées. Il au­rait été conclu vers 1781.

La men­tion la plus loin­taine de la forme an­glaise « Peace » est ins­crite sur une carte que Pe­ter Pond fit pa­raître en 1785. Cette carte, fort in­té­res­sante, fut néan­moins pré­pa­rée en vue d’être pré­sen­tée à au­di­toire et à un lec­to­rat amé­ri­ca­no-bri­tan­nique. Presque au­cun nom fran­çais n’y fi­gure, ce qui comme on le ver­ra, peut être in­ter­pré­té comme une ano­ma­lie.

Quant au nom « Ri­vière la Paix », on le re­trouve sous les formes « ri­ver la Paix » et « Ri­vier la paix » en maints en­droits d’un rap­port dé­sor­mais connu sous le titre The En­glish Ri­ver Book[ 1]. Ré­di­gé en an­glais pour le compte de la Com­pa­gnie du Nord-Ouest, il est at­tri­bué à Cu­th­bert Grant. C’est le plus vieux rap­port comp­table sur les ac­ti­vi­tés de traite au coeur du bas­sin de l’Atha­bas­ca. Il date de 1786. Il n’y est nulle part fait men­tion de la forme an­glaise Peace Ri­ver.

Par­mi les 97 em­ployés men­tion­nés dans ce rap­port, cin­quante avaient été af­fec­tés à la grande ré­gion du lac Atha­bas­ca et y étaient pré­sents en 1784, an­née pré­cé­dant celle de la pa­ru­tion de la carte de Pe­ter Pond. Nous avons com­pi­lé la liste de leurs noms.[ Elle est ré­vé­la­trice. Les pa­tro­nymes fran­co­phones et fran­co-mé­tis s’y suc­cèdent, y do­minent lar­ge­ment et at­testent de la pri­mau­té de l’usage de la langue fran­çaise. Si l’on en juge aux seuls pa­tro­nymes, deux em­ployés seule­ment, des su­pé­rieurs hié­rar­chiques, avaient l’an­glais pour langue ma­ter­nelle. Consé­quem­ment, le rap­port fut certes ré­di­gé en an­glais, mais le nom de la ri­vière y ap­pa­raît uni­que­ment sous des formes fran­çaises ce qui, en­core une fois, est ré­vé­la­teur d’un usage sur le ter­rain. Pe­ter Pond, com­man­dant et Cu­th­bert Grant, com­man­de­ment en se­cond. En­ga­gés : Pierre Bel­lan­ger, Ba­ziel Bo­doin, Fran­çois Bou­ché, Jean-Mar­fie Bou­ché, Charles Boyer, Louis Bris­bois, Louis Brous­seau, Phi­lippe Bruillette, Jean-Bap­tistge Bru­nosh, Hen­ry Cea­sar, Jo­seph Der­ry, Claude De­veau, Charles Dou­cette, Jo­seph Du­chain, Pierre Dumas, Fran­çois Mac­tem dit Dur­rell, Pierre Du­valle, Fran­çois Fa­niant, Jo­seph Guyette, Jo­seph Guyette d’Yamaska, Fran­çois Jo­ly­bois, La­bonne, Jean-Bap­tiste La­fleur, Jean-Bap­tiste La­fleur fils, Jo­seph Lan­drieffe (Lan­drie), Jo­seph Ca­dien dit Lan­dry, Jean-Bap­tiste Lan­gue­docque, Jean-Bap­tiste La­prise, Fran­çois La­ri­vière, Jo­seph La­ver­dure, Fran­çois La­vio­lette, Do­mi­nique Le­doux, Jo­seph Ma­ran­da, Pierre Mar­cille, Si­mon Martin, Jan­vier Mayotte, Jo­seph Nas­plette dit Pass-Par-Tout, Charles Pa­pan, Jo­seph Per­rault, Au­gus­tin Pic­cott ou Pi­co­té, Fran­çois Pi­ché, Pie­rish, Jo­seph Preux, Quis­son, Fran­çois Rai­mond, Paul Saint-Ger­main, Jean-Bap­tiste Sca­voyard et Jean-Bap­tiste Thes­son.

Une ving­taine de noms d’Amé­rin­diens est men­tion­nés au rap­port. Té­moin eux aus­si de l’usage du fran­çais sous ces la­ti­tudes, la moi­tié se pré­sente sous une forme fran­çaise par­fois ap­proxi­ma­tive : Le Bras Cas­sé, Chief Cancre, Le Gendre, Le Grain, Grand Pic­cot­té, L’Homme de Cas­tor, L’Ori­gnal, Le Pec­cant, Le Pe­tit Ori­gnal, The Tit­tons [sic].

[1] Du­ck­worth, H. W. (1990). The En­glish Ri­ver book: a North West Com­pa­ny jour­nal and ac­count book of 1786. Mon­treal: McGill- Queen’s Uni­ver­si­ty Press. [2] L’or­tho­graphe des noms de la liste est fi­dèle, à quelques dé­tails près, à ce­lui des noms ins­crits au rap­port et dans les com­men­taires de l’édi­teur de la pu­bli­ca­tion.

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