LA ROCHE MIETTE (OU MÂYATIHK?), LE GI­BRAL­TAR DE JAS­PER

Le Franco - - CEFAN -

Chan­tier pha­rao­nique à la construc­tion du­quel se sont lon­gue­ment at­tar­dées les plaques tec­to­niques, la val­lée de la ri­vière Atha­bas­ca abrite une jo­lie ville en­gon­cée entre des monts co­los­saux. Elle a pour nom Jas­per. À l’en­trée de cette val­lée se dresse, tel un sphinx, une vi­gie gi­gan­tesque, la Roche Miette. For­mi­dable mo­nu­ment à la mé­moire du temps, la « roche » s'élève en un plan in­cli­né puis se dresse à la ver­ti­cale, haute, do­mi­nante, ver­ti­gi­neuse pour culmi­ner à 2 300 mètres en contre­haut de la val­lée.

Si la Roche Miette concède à d'autres géants de la val­lée la vic­toire d'une hau­teur à la­quelle ils ont su por­ter leurs pi­nacles, au­cun ne ri­va­lise avec elle pour cap­ter les re­gards et l'at­ten­tion des ran­don­neurs.

Fa­laise toute dres­sée, la mon­tagne af­fronte, s'im­pose, dé­fit. La confron­ta­tion de sa fa­laise avec l'homme pour­rait avoir ins­pi­ré le nom de ce Gi­bral­tar à la ro­buste di­gni­té. À moins que le to­po­nyme trouve son ex­pli­ca­tion, hy­po­thèse qui n'est pas bis­cor­nue, dans la pré­sence de chèvres ou de mou­flons ayant choi­si cette mon­tagne pour aire de leur fré­quen­ta­tion.

Deux ex­pli­ca­tions ri­va­lisent et se font concur­rence pour don­ner sens à l'oro­nyme Roche Miette.

La plus ré­pan­due re­late l'as­cen­sion de l'abrupte pa­roi par un em­ployé de la Baie d'Hud­son, un cer­tain Miette ou Millette. Au terme de son es­ca­lade et après s'être as­sis sur une saillie en sur­plomb de l'abîme, il au­rait, im­pas­sible, fu­mé non­cha­lam­ment sa

pipe les pieds bal­lant au-des­sus d'un vide abys­sal.

Lors de son ex­ploit, notre homme au­rait fait im­pres­sion, ce qui au­rait conduit tout droit ses ac­cla­ma­teurs à nom­mer la mon­tagne en son nom.

De ce Miette ou Millette, nous ne sa­vons pour ain­si dire rien. Cer­tains évoquent un voya­geur ca­na­dien-fran­çais dont l'ex­ploit a nour­ri la lé­gende. On af­firme sa pré­sence dans la val­lée vers les an­nées 1830. Don Beers, au­teur

de Jas­per-Rob­son – A Taste of

Hea­ven1 sou­tient, sans vé­ri­table preuve, l'avoir iden­ti­fié. Il se se­rait agi de Bap­tiste Millette en­ga­gé dans la ré­gion de l'Atha­bas­ca au cours des an­nées 1812 et 1813.

Seuls trois contrats d'en­ga­ge­ment de la traite portent les noms de Millette (ou Millet) pré­nom­més Jean-Bap­tiste. Ils sont tous trois de So­rel. Il pour­rait s'agir d'un seul et même homme. Au­cun de ces contrats ne sti­pule une obli­ga­tion du ou des si­gna­taires à se rendre dans des ré­gions aus­si éloi­gnées que celles des ri­vières aux An­glais (Chur­chill) ou Atha­bas­ca.

Si Jean-Bap­tiste Millet était bel et bien pré­sent dans le bas­sin de la ri­vière Atha­bas­ca au cours de l'an­née 1813, il au­rait dû re­prendre en toute hâte le che­min vers la val­lée lau­ren­tienne puisque le 3 jan­vier 1814, on le re­trouve à Mon­tréal et s'en­ga­geant une fois de plus, mais pour le compte des as­so­ciés McTa­vish, McGilli­vrays & Co., Tho­mas Thain et Alexan­der Macken­zie.

Or, le 9 mai de la même an­née, le cé­lèbre Ga­briel Fran­chère pend note du nom « Roche à Miette » lors de son pas­sage dans la val­lée. Le to­po­nyme était donc dé­jà bien éta­bli.

S'il s'agit d'un nom dé­di­ca­toire en l'hon­neur d'un en­ga­gé ré­per­to­rié de la ré­gion de l'Atha­bas­ca, ce ne peut être Bap­tiste Millette. Le mys­tère en­tou­rant la vé­ri­table iden­ti­té de notre ro­chas­sier reste en­tier, pour le mo­ment.

L'ex­pli­ca­tion concur­rente sur l'ori­gine du nom Roche Miette s'ap­puie sur la pré­sence de mou­flons ( ovis ca­na­den­sis) ou de chèvres des mon­tagnes ( oream

nos ame­ri­ca­nus) sur les flancs ou dans les pa­rages im­mé­diats de la Roche Miette. Le nom « miette » dis­si­mu­le­rait le terme en langue crie « mâyatihk » le­quel si­gni­fie « mou­flon ou chèvre de mon­tagne» 2 se­lon le contexte.

L'on se­rait donc en pré­sence du ré­sul­tat d'une at­trac­tion pa­ro­ny­mique in­ter lin­guis­tique. Des oreilles non exer­cées et peu fa­mi­lières de la langue crie au­ront as­si­mi­lé le mot mâyatihk au nom Miette et l'usage de l'in­vo­lon­taire con­tre­fa­çon se se­ra im­plan­té.

Ce­la dit, nous ne pou­vons écar­ter une troi­sième hy­po­thèse, celle de l'ori­gine in­dé­pen­dante de cha­cun des deux noms pour ce même lieu. Ailleurs, un tel phé­no­mène3 s'est dé­jà vu.

La roche Miette

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