L’ÉLITE FRAN­CO­PHONE EN AL­BER­TA

Le Franco - - NEWS - Par Mar­tin Bouchard Bouch

Qu’ont en com­mun Cé­line Dion, Ro­bert Char­le­bois et Gilles Vi­gneault? Ils ont tous été de très bons am­bas­sa­deurs de la Fran­co­pho­nie ca­na­dienne au­près de l’élite fran­çaise en par­lant avec leur ac­cent propre. C’est du moins ce qu’en pense Anne-Jo­sé Ville­neuve, pro­fes­seure et so­cio­lin­guiste au Cam­pus Saint-Jean. En­tre­tien.

Qui dé­tient la norme lan­ga­gière en Al­ber­ta? Se­lon elle, dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, le bon fran­çais, c’est le fran­çais de l’élite pa­ri­sienne. À ce titre, bien qu’elle n’ait pas en­core en­ta­mé de tra­vaux of­fi­ciels sur la ques­tion, Anne-Jo­sé Ville­neuve juge qu’il est dif­fi­cile de dé­ter­mi­ner quel groupe de lo­cu­teurs fran­co­phones dé­tient la norme en Al­ber­ta. « Il y a un beau dé­bat par rap­port à ça, car la dis­cri­mi­na­tion lin­guis­tique est d’abord une ques­tion de ca­pi­tal lin­guis­tique. Qui est por­teur de la norme, qui peut oser ex­clure l'autre sur la base de la langue? », de­man­det-elle. Elle in­siste sur le fait que, comme pour toutes les langues, il existe un temps pour par­ler de fa­çon nor­ma­tive, et un autre pour par­ler de fa­çon plus fa­mi­lière (langue ver­na­cu­laire). « De la même fa­çon, on peu­têtre stig­ma­ti­sé si on parle trop bien dans un pub ou un bar, ou de fa­çon plus re­lâ­chée dans un contexte où la langue nor­ma­tive est at­ten­due. »

NE PAS MAέTRI­SER LA LANGUE NOR­MA­TIVE

Se­lon les dires de l’ex­perte, en contexte mi­no­ri­taire, les gens qui n’ont pas eu ac­cès à une édu­ca­tion en fran­çais ne peuvent sou­vent pas par­ler de fa­çon nor­ma­tive, ce qui est source de dis­cri­mi­na­tion. « Le fran­çais stan­dard s’ap­prend à l’école, il ne s’ac­quiert pas de ma­nière na­tu­relle », ren­seigne-t-elle. Anne-Jo­sé Ville­neuve pro­pose une com­pa­rai­son pour ex­pli­quer le phé­no­mène. « Ima­gi­nez que quel­qu’un doive al­ler à un ma­riage. On s’at­tend à ce que cette per­sonne porte une cra­vate. Mais quel­qu’un qui ne pos­sède pas de cra­vate de­vra tout de même se pré­sen­ter à l’évè­ne­ment », image-t-elle. La si­tua­tion est la même pour tous les lo­cu­teurs qui ne peuvent pas par­ler la langue nor­ma­tive de Ra­dio-Ca­na­da, par exemple, lors­qu’ils sont dans un contexte où elle est at­ten­due. Dans la même op­tique, la glot­to­pho­bie peut être une forme de ra­cisme. « Par exemple, au té­lé­phone, sans dé­voi­ler la cou­leur de sa peau, notre ac­cent peut ré­vé­ler notre ori­gine », in­dique la pro­fes­seure.

ET L’AC­CENT FRAN­CO-AL­BER­TAIN?

Pour la so­cio­lin­guiste, de fa­çon gé­né­rale, l’ac­cent des Fran­co-Al­ber­tains dé­coule du fran­çais qué­bé­cois. « C’est une va­rié­té du fran­çais qui fait par­tie de la fa­mille des Fran­çais lau­ren­tiens, de la val­lée du Saint-Laurent. Mais du point de vue in­di­vi­du- el, plu­sieurs Fran­co-Al­ber­tains ont des ori­gines qui ne sont pas pas­sées par le Qué­bec. Ils viennent par exemple de Bel­gique, de France et de Suisse et sont éta­blis de­puis plu­sieurs gé­né­ra­tions. Leur ac­cent n’est donc pas Lau­ren­tien. » Et que dire de tous les ac­cents afri­cains? Sa­chant que l’im­mi­gra­tion pro­ve­nant de l’Afrique vient gon­fler les rangs de la fran­co­pho­nie en Al­ber­ta, une plus grande place de­vrait-elle leur être ac­cor­dée dans les mé­dias fran­co-al­ber­tains? « Si on dé­cide d’ac­cueillir da­van­tage d’ac­cents ou de lo­cu­teurs afri­cains, il ne fau­drait pas ou­blier les Fran­co-Al­ber­tains », ré­pon­delle. En ter­mi­nant, de l’avis d’An­neJo­sé Ville­neuve, la langue de­vrait être dé­mo­cra­ti­sée. « Les ac­cents ne de­vraient pas être une source de hié­rar­chi­sa­tion et de dis­cri­mi­na­tion. La langue ne de­vrait pas être un obs­tacle sup­plé­men­taire pour ex­clure ou pour mi­no­ri­ser une par­tie de la so­cié­té », sou­haite-t-elle. Se­lon ses dires, la di­ver­si­té fait par­tie de la beau­té du fran­çais et du ca­rac­tère vi­vant de la langue. « Si­non le fran­çais court à sa perte. Sans l’Afrique, le fran­çais court à sa perte. »

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