QUAND UNE AVEN­TURE TOURNE EN CAU­CHE­MAR

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Au cours de l’été, j’ai dé­cou­vert l’écri­vain Her­vé Gagnon en li­sant son ré­cit d’hor­reur De­mo­ni­ca. L’ac­tion se dé­roule en 1563-1564 et nous trans­porte de la France an­ti­pro­tes­tante au Nou­veau-Monde in­hos­pi­ta­lier. Une poi­gnée de hu­gue­nots fondent une co­lo­nie qu’ils bap­tisent Havre-Grâce, mais ils y trou­ve­ront ni havre ni grâce.

Les 37 pro­tes­tants qui fuient le France trop ca­tho­lique com­prennent un pas­teur, un chi­rur­gien-bar­bier, une sage-femme, un me­nui­sier, un cor­don­nier, un no­taire, un ma­ré­chal-fer­rant, une cou­tu­rière, des femmes, des en­fants, une grand-mère et son pe­tit-fils Gui­chart. C’est lui qui est le nar­ra­teur de ce ré­cit d’hor­reur.

Lorsque le groupe ar­rive dans le Nou­veau-Monde, après une épou­van­table tra­ver­sée, il ne compte plus que 24 membres. Ces der­niers élisent do­mi­cile à Ho­che­la­ga, vil­lage iro­quois aban­don­né. L’en­droit leur semble idéal puis­qu’il y a dé­jà une pa­lis­sade et l’eau fraîche est abon­dante. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que « l’en­fer existe et cet en­droit en est l’en­trée ».

Ces Fran­çais pen­saient fuir la peur et la mort. Or, ils vont ren­con­trer « mille fois pire ». La neige trans­forme la pe­tite co­lo­nie en pri­son, une en­fant du pas­teur semble pos­sé­dée par le démon, les vivres manquent, la chasse est im­pos­sible car c’est le néant de l’autre cô­té de la pa­lis­sade. La mort ne tarde pas à fau­cher les plus faibles.

Her­vé Gagnon aime créer un sus­pense ou une ten­sion nar­ra­tive. Presque chaque cha­pitre se ter­mine par un com­men­taire, une ré­flexion ou une ré­plique in­at­ten­due, comme « Nous pour­rions man­ger les morts… » ou « La tête n’a pas été tran­chée, elle a été ar­ra­chée. » Havre-Grâce de­vient un «en­droit mau­dit et ou­blié de Dieu lui-même». Les sur­vi­vants sont rien de moins que des pri­son­niers de leur en­clos, sans res­sources ni pos­si­bi­li­tés de se­cours. Je vous épargne toutes les ba­tailles qu’ils doivent li­vrer pour ten­ter de sur­vivre.

« Nous étions usés. Par la peur, par la fa­tigue, par la faim, par le froid. Par la perte d’es­poir, aus­si. Tous ceux qui se trou­vaient à ar­bo­raient le même air de condam­né Ou de dam­né. J’ima­gine que je l’avais aus­si.»

Ré­cit d’hor­reur, De­mo­ni­ca est aus­si une sorte de ro­man po­li­cier. Quel­qu’un (quelque chose) rôde au­tour d’Havre-Grâce et le jeune Gui­chart quitte l’en­clos, avec arc et flèches, ré­so­lu d’éli­mi­ner la source d’une peur col­lec­tive de­ve­nue une ter­reur om­ni­pré­sente.

En li­sant cette his­toire ra­con­tée par un Fran­çais du xvie siècle, je me suis de­man­dé pour­quoi les me­sures étaient en pieds et en pouces. J’ai aus­si trou­vé sur­pre­nant qu’une grand­mère as­sez fra­gile réus­sisse à sur­vivre aus­si long­temps dans ce genre d’en­fer sur terre. Sans doute parce que c’est son pe­tit fils qui est le nar­ra­teur de ce ré­cit d’hor­reur.

Chose cer­taine, l’au­teur ex­celle dans l’art de ra­con­ter une aven­ture ou un thril­ler. Il sait nous gar­der en selle grâce à des re­bon­dis­se­ments par­fois as­sez crus et à des des­crip­tions fi­ne­ment ci­se­lées – sans jeux de mots. Her­vé Gagnon, De­mo­ni­ca, ré­cit d’hor­reur, Mon­tréal, Rec­to Ver­so édi­teur, 2016. 256 pages, 19,95 $.

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