LE RAP­PORT DU COM­MIS­SAIRE AUX LANGUES OFFICIELLES TIRE LA SON­NETTE D’ALARME

Le Franco - - FRANCOPHONIE - PAR SO­PHIE MUL­LER

Manque de res­sources, d’in­fra­struc­tures, et de per­son­nel. Ce sont les dé­fis aux­quels font face les ser­vices de garde en fran­çais en mi­lieu mi­no­ri­taire, dont l’exis­tence est pour­tant es­sen­tielle pour la trans­mis­sion de la langue fran­çaise.

Dans un rap­port pu­blié le 3 oc­tobre der­nier, le com­mis­saire aux langues officielles, Gra­ham Fra­ser, dresse un portrait de la pe­tite en­fance au sein des com­mu­nau­tés fran­co­phones, et fait va­loir les dif­fi­cul­tés aux­quelles ce sec­teur est confron­té à tra­vers le pays.

Le rap­port cite le manque de fi­nan­ce­ment, d’in­fra­struc­tures, et la pé­nu­rie de per­son­nel comme des freins im­por­tants à la mise en place et au main­tien de ser­vices de garde en fran­çais.

C’est un diag­nos­tic qui re­flète tout à fait la si­tua­tion en Al­ber­ta, se­lon Mi­reille Pé­lo­quin, di­rec­trice gé­né­rale de la fé­dé­ra­tion des pa­rents fran­co­phones de l’Al­ber­ta (FPFA). Dans une étude réa­li­sée en avril der­nier, la FPFA a es­ti­mé à en­vi­ron 600 le nombre de places man­quantes dans les gar­de­ries fran­co­phones. L’offre ac­tuelle, dans l’en­semble de la pro­vince, ne com­ble­rait en ef­fet que 46 pour cent de la de­mande.

C’est pour ce­la que plu­sieurs pa­rents se tournent vers des ser­vices de garde en an­glais, a ex­pli­qué Mme Pé­lo­quin. La consé­quence est que ces en­fants ne parlent pas le fran­çais quand ils com­mencent l’école.

LE MANQUE DE FI­NAN­CE­MENT AU COEUR DU PRO­BLÈME

Le rap­port de Gra­ham Fra­ser fait état du manque sys­té­ma­tique de res­sources dont souffrent les ser­vices à la pe­tite en­fance en fran­çais. Ch­ris­tiane Tan­guay, di­rec­trice gé­né­rale de la so­cié­té de la pe­tite en­fance et de la fa­mille du sud de l’Al­ber­ta (SPEFSA) confirme en ef­fet que les fi­nan­ce­ments ac­tuels ne per­mettent même pas à la SPEFSA de mettre à jour son ma­té­riel ou ses lo­caux.

Pour Mme Pé­lo­quin aus­si, les contraintes fi­nan­cières sont réelles. À Lloyd­mins­ter par exemple, l’ou­ver­ture d’une gar­de­rie est condi­tion­née par l’ins­crip­tion d’au moins quatre en­fants; car sans ces quatre paie­ments, le sa­laire de l’édu­ca­trice ne pour­ra être payé. A ce jour, seule­ment trois en­fants sont ins­crits, ce qui veut dire que la gar­de­rie ne peut pas ou­vrir. Ces trois en­fants sont donc gar­dés en mi­lieu an­glo­phone, et ain­si pé­na­li­sés dans leur édu­ca­tion fran­co­phone, à cause d’une contrainte bud­gé­taire.

Du manque de res­sources dé­coulent d’autres pro­blèmes, comme ce­lui de la for­ma­tion et de la ré­ten­tion du per­son­nel. La FPFA fait ve­nir, deux fois par an, des for­ma­teurs fran­co­phones d’autres pro­vinces. Mais ce­la ne suf­fit pas. Pour Mme Tan­guay, l’ac­cès à la for­ma­tion conti­nue en fran­çais pour les pro­fes­sion­nels de la pe­tite en­fance est dif­fi­cile. La for­ma­tion en pre­mier soins, par exemple, qui est un des pré­re­quis pour tra­vailler en gar­de­rie, n’est dis­po­nible en fran­çais que grâce à la bonne

vo­lon­té de la SPEFSA. Re­te­nir le per­son­nel est aus­si un dé­fi, puisque les contraintes bud­gé­taires ne per­mettent sou­vent pas d’of­frir des postes à temps plein.

SEN­SI­BI­LI­SA­TION PA­RENTS

DES

Ce que trouve de plus éton­nant la di­rec­trice de la FPFA par rap­port à la si­tua­tion al­ber­taine, c’est que le taux de trans­mis­sion de la langue fran­çaise n’est que de 72 pour cent dans les fa­milles où les deux pa­rents parlent le fran­çais. C’est lié au manque de places, a-t-elle ex­pli­qué, mais aus­si au manque de sen­si­bi­li­sa­tion des pa­rents.

Cette pro­blé­ma­tique est aus­si sou­le­vée par le com­mis­saire Fra­ser, qui rap­pelle l’im­por­tance de « faire en sorte que les pa­rents re­çoivent de l’in­for­ma­tion adé­quate au su­jet des res­sources et des ser­vices pour ap­puyer les fa­milles et le dé­ve­lop­pe­ment lin­guis­tique, cultu­rel et iden­ti­taire de l’en­fant. »

Se­lon Mme Tan­guay, il y a dans la ré­gion de Cal­ga­ry beau­coup de fa­milles fran­co­phones qui ne sont pas conscientes de l’exis­tence d’une com­mu­nau­té et de ser­vices fran­co­phones. « Ce­la prend par­fois plu­sieurs an­nées à cer­tains pa­rents de réa­li­ser que nous exis­tons », s’est-elle ex­cla­mé.

LE RÔLE DES GOU­VER­NE­MENTS

La so­lu­tion vien­dra aus­si de la mise en place d’une stra­té­gie na­tio­nale, se­lon Mme Pé­lo­quin. Avec des ob­jec­tifs co­hé­rents et des res­pon­sa­bi­li­tés clai­re­ment dé­fi­nis pour les gou­ver­ne­ments et les com­mu­nau­tés, cite le rap­port Fra­ser.

La di­rec­trice de la FPFA voit aus­si un grand po­ten­tiel dans la politique pro­vin­ciale des ser­vices en fran­çais qui vient d’être an­non­cée. Avec une politique en place, la FPFA pour­rait par exemple dis­tri­buer sa trousse de bé­bé de ma­nière plus sys­té­ma­tique dans les centres de san­té, hô­pi­taux et ca­bi­nets mé­di­caux ; ce qui per­met­trait d’at­teindre et sen­si­bi­li­ser un plus grand nombre de fa­milles fran­co­phones.

Comme le note le rap­port du com­mis­saire aux langues officielles, la pe­tite en­fance est « un mo­ment clé d’ap­pren­tis­sage de la langue fran­çaise, de construc­tion iden­ti­taire et de dé­ve­lop­pe­ment d’un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à la com­mu­nau­té. »

« Plus un en­fant com­mence tard l’ap­pren­tis­sage d’une langue, moins il a de chance de maî­tri­ser cette langue. Ain­si, si l’on dé­sire que l’en­fant fran­co­phone maî­trise bien le fran­çais, il faut lui don­ner ac­cès à un ser­vice de garde fran­co­phone le plus ra­pi­de­ment pos­sible » sou­ligne l’étude de la FPFA.

Au fi­nal, comme l’a ob­ser­vé Mme Pé­lo­quin, l’en­jeu est de taille : il s’agit de pré­ser­ver la trans­mis­sion de la langue fran­çaise, c’est-à-dire de pré­ser­ver le bi­lin­guisme du pays.

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