LES DÉ­FIS REN­CON­TRÉS PAR LES AέNÉS : UNE OMBRE AU TA­BLEAU ?

Le Franco - - EDMONTON - PAR YAN­NICK FREY­CHET

De­puis une quin­zaine d’an­nées, l’im­mi­gra­tion re­des­sine le vi­sage des langues of­fi­cielles en l’Al­ber­ta. Re­pré­sen­tant 17 % de celle-ci, les im­mi­grants oc­cupent une par­tie pre­nante de la vi­ta­li­té fran­co­phone d'ici. Par­mi toutes ces per­sonnes, bon nombre se si­tuent à un « âge mûr ». Ana­lyse sur la réa­li­té de cette po­pu­la­tion et sur les dé­fis qu'elle rencontre.

Le flot in­in­ter­rom­pu et tou­jours plus puis­sant de « nou­veaux ar­ri­vants » consti­tue une ri­chesse in­es­ti­mable pour notre com­mu­nau­té fran­co-al­ber­taine : il ren­force son poids dé­mo­gra­phique, et ce, aus­si bien au sein de la po­pu­la­tion pro­vin­ciale que de la fran­co­pho­nie hors Qué­bec. Il l’en­ri­chit de nom­breux ta­lents, en même temps qu’il nous in­vite in­di­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment à re­pen­ser la com­mu­nau­té dans la­quelle nous sou­hai­tons vivre en­semble de­main.

L'IM­MI­GRA­TION AU CENTRE DE NOTRE COM­MU­NAU­TÉ

Gui­dés par les stra­té­gies dé­ve­lop­pées par le ré­seau en im­mi­gra­tion fran­co­phone de l’Al­ber­ta (RIFA), nos or­ga­nismes com­mu­nau­taires es­saient, dans la me­sure de leurs moyens et se­lon les liens plus ou moins évi­dents qu’ils sont ca­pables d’éta­blir avec leurs man­dats res­pec­tifs, d’ap­puyer le tra­vail ac­com­pli par les centres d’ac­cueil et d’éta­blis­se­ment.

L'ÂGE DES IM­MI­GRANTS

Dans ce contexte en­cou­ra­geant dans son en­semble, à l’heure du pre­mier grand bi­lan re­la­tif à l’ac­cueil des im­mi­grants fran­co­phones dans les ter­ri­toires et l’Ouest ca­na­dien (1), il semble lé­gi­time de se de­man­der si un cri­tère n’au­rait ce­pen­dant pas été né­gli­gé jusque-là : l’âge des im­mi­grants.

En 2011, à l’oc­ca­sion du der­nier re­cen­se­ment de la po­pu­la­tion, 11 885 Fran­co-Al­ber­tains (2), soit 17 % de la mi­no­ri­té de langue of­fi­cielle de l’Al­ber­ta, étaient d’ori­gine im­mi­grante. Il s’agis­sait, comme nous l’avons sug­gé­ré ci-des­sus, d’une im­mi­gra­tion re­la­ti­ve­ment ré­cente : 54 % d’entre eux avaient im­mi­gré entre 2001 et 2011, 20 % entre 1991 et 2000, 9 % entre 1981 et 1990 et 16 % avant 1981. Il s’agis­sait aus­si, et ce­la va à l’en­contre de plu­sieurs idées re­çues, d’une po­pu­la­tion qui comp­tait une part si­gni­fi­ca­tive de per­sonnes « d’âge mûr » : 25 % des im­mi­grants étaient alors âgés de 45 à 64 ans et 9 % des im­mi­grants étaient des aî­nés, c’est-à-dire qu’ils étaient âgés de 65 ans ou plus.

Cinq ans plus tard, quand au moins 4100 im­mi­grants fran­co­phones sont âgés de plus de 50 ans et se­raient de fait éli­gibles aux ser­vices d’un or­ga­nisme tel que la Fé­dé­ra­tion des aî­nés fran­co-al­ber­tains (FAFA), leur par­ti­ci­pa­tion re­la­ti­ve­ment mo­deste pour­rait dé­ce­voir. Pour­tant, elle ne fait que re­flé­ter les dé­fis par­ti­cu­liers aux­quels les aî­nés im­mi­grants sont ex­po­sés.

L'ISO­LA­TION DUE AU LAN­GAGE

Tout d’abord, le fait de ne pas bien maî­tri­ser l’an­glais (et parfois aus­si le fran­çais), li­mite leurs pos­si­bi­li­tés d’em­ploi, de par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne, ain­si que le dé­ve­lop­pe­ment de leurs ré­seaux so­ciaux. C'est no­tam­ment le cas pour ceux qui ont im­mi­gré dans la der­nière par­tie de leur vie et qui dis­posent d’un faible ni­veau de qua­li­fi­ca­tion, à l’image des ré­fu­giés. Comme le sou­ligne Mme Marie-Rose Bu­ku­ba, qui a ani­mé pen­dant plu­sieurs an­nées un groupe de veuves du gé­no­cide rwan­dais : «Ils n'ont pas la même langue alors ils sont per­dus. Mais parfois c'est plus que de ne pas connaitre l'an­glais ou le fran­çais. Pour cer­tains, ceux qui ne viennent pas des pays fran­co­phones et qui parlent une langue lo­cale, ils sont iso­lés dans leur famille-même. Ils ne parlent plus la même langue que leurs pe­tits en­fants ». La bar­rière de la langue peut aus­si af­fec­ter la sé­cu­ri­té, l’au­to­no­mie et l’es­time de soi des aî­nés im­mi­grants. Par exemple, lors d’un ren­dez-vous médical, le risque d’une er­reur de diag­nos­tic est éle­vé sans avoir re­cours à un proche. Mais le risque que l'in­for­ma­tion tra­duite soit in­time ou gê­nante pèse aus­si dans la ba­lance, alors cer­tains aî­nés pré­fèrent ne pas dé­pendre d'un proche afin de gar­der une cer­taine confi­den­tia­li­té.

LA DÉ­PEN­DANCE AUX PROCHES

En­suite, lorsque les aî­nés im­mi­grants n’ont pas eu l’oc­ca­sion de s’in­sé­rer pro­fes­sion­nel­le­ment, par exemple en rai­son du manque de re­con­nais­sance des di­plômes, du manque de maî­trise d’une des deux langues of­fi­cielles ou en­core des dis­cri­mi­na­tions liées à l’âge ou à l’ori­gine, ils se retrouvent ex­trê­me­ment dé­pen­dants de leurs proches, à la fois d’un point de vue matériel et fi­nan­cier.

Comme le re­marque Mme Bu­ku­ba, les re­la­tions entre les aî­nés et leurs proches ont alors ten­dance à se dé­gra­der et l’on dis­pose d’un ter­reau fer­tile pour les cas d’abus en­vers les aî­nés. « Les aî­nés sont à la charge des en­fants et souffrent beau­coup des pro­blèmes de pau­vre­té. Il y a beau­coup d'abus por­tés aux aî­nés, on les fait ve­nir pour s'oc­cu­per des en­fants, mais les at­tentes sont trop éle­vées », re­marque-t-elle.

« Il y a aus­si beau­coup d'abus fi­nan­ciers quand les en­fants gèrent les re­ve­nus des pa­rents», pour­suit-elle. Par ailleurs, la dé­pen­dance aux proches pour le trans­port pose pro­blème pour la mise en place d’une vie so­ciale riche, ne se­rait-ce que par la par­ti­ci­pa­tion à des ac­ti­vi­tés pa­rois­siales ou com­mu­nau­taires gra­tuites et dans leur langue.

VIVRE DANS UNE NOU­VELLE CULTURE

Enfin, les dif­fé­rences cul­tu­relles et les in­com­pré­hen­sions vis-àvis des mo­dèles lo­caux d’ac­com­pa­gne­ment du vieillis­se­ment, à l’exemple des ré­si­dences pour per­sonnes âgées, peuvent af­fec­ter la qua­li­té de vie des aî­nés im­mi­grants. « Dans cer­taines cultures, on n’uti­lise pas la même salle de bain par res­pect pour nos aî­nés. Du coup, les maisons de re­traite ne sont pas bien adap­tées pour re­ce­voir nos fa­milles. C’est un pro­blème », men­tionne Mme Bu­bu­ka.

Ces in­com­pré­hen­sions semblent d’ailleurs ac­cen­tuées par le fait que peu d’aî­nés im­mi­grants au­raient pen­sé à l’avance à leur vieillis­se­ment, ce qui ren­force leur dé­ra­ci­ne­ment. « Un pro­blème constant est la non-pré­pa­ra­tion; tu n'es pas pré­pa­ré à vieillir ici, mais là-bas non plus; tu te re­trouves dans deux mondes dans les­quels tu ne te re­trouves pas », avance-t-elle.

Fi­na­le­ment, face à des dé­fis sou­vent ren­for­cés, Mme Bu­ku­ba es­père que les aî­nés im­mi­grants sau­ront s’unir, en s’ap­puyant sur les struc­tures ou­vertes exis­tantes, pour par­ler de leurs dé­fis, iden­ti­fier des so­lu­tions per­ti­nentes et sor­tir de leur iso­le­ment. Nous par­ta­geons avec cette dame l’es­poir que les aî­nés im­mi­grants dis­po­se­ront pro­chai­ne­ment des condi­tions né­ces­saires pour ne pas sim­ple­ment être un poids dé­mo­gra­phique, mais une vé­ri­table force ac­tive.

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