JOUR­NAUX FRAN­CO­PHONES EN SI­TUA­TION MI­NO­RI­TAIRE : ALERTE !

Le Franco - - ÉDITORIAL - HÉ­LÈNE LEQUITTE Ré­dac­trice en chef Le Fran­co

C’est une pre­mière pour les Al­ber­tains. Des consul­ta­tions sur le conte­nu ca­na­dien dans le monde nu­mé­rique ont été don­nées le lun­di 7 no­vembre à Ed­mon­ton. Celles-ci per­mettent à la mi­nistre du Pa­tri­noime ca­na­dien, Mé­la­nie Jo­ly, de faire d’une pierre deux coups puisque des consul­ta­tions pan­ca­na­diennes sur les langues of­fi­cielles ont éga­le­ment eu lieu en pa­ral­lèle, et ce jus­qu’au 14 no­vembre. Quel ave­nir pré­sa­ger pour les jour­naux fran­co­phones en si­tua­tion mi­no­ri­taire, no­tam­ment ce­lui du Fran­co, dans le tour­nant nu­mé­rique an­non­cé ? Quel se­ra l’im­pact pour la com­mu­nau­té fran­co­phone de l’Al­ber­ta? Si l’ave­nir reste in­cer­tain, le fu­tur se des­sine sans l’ombre d’un doute. Le plus im­por­tant de­meure la com­pré­hen­sion de la réa­li­té de cha­cun.

Le chan­ge­ment n’est pas juste dans l’air du temps, il a tou­jours été pré­sent. « Une seule chose est constante, per­ma­nente, c'est le chan­ge­ment», ex­pli­quait le phi­lo­sophe grec Hé­ra­clite d’Éphèse. Vivre et pen­ser le chan­ge­ment est in­con­tour­nable. Ce­pen­dant, le pen­ser sous-en­tend de le cer­ner et de dé­fi­nir la réa­li­té dont on parle. À la lu­mière de ces consul­ta­tions, le vrai en­jeu consiste à sai­sir la réa­li­té des in­dus­tries dans le do­maine cultu­rel, mais aus­si celle des jour­naux com­mu­nau­taires en mi­lieu mi­no­ri­taire.

LE CONTEXTE

La ques­tion cru­ciale du dé­ve­lop­pe­ment conti­nu et la sur­vie de nos jour­naux fran­co­phones sont un en­jeu ma­jeur non seule­ment pour la com­mu­nau­té al­ber­taine, mais aus­si pour tous les fran­co­phones vi­vant hors Qué­bec. De­puis des an­nées, Le Fran­co, comme d’autres jour­naux, a ac­cu­sé une baisse dras­tique des pu­bli­ci­tés fé­dé­rales. Dans un mé­moire tri­par­tite in­ti­tu­lé Mé­dias com­mu­nau­taire en si­tua­tion mi­no­ri­taire, Ou­tils de vi­ta­li­té com­mu­nau­taire de pre­mier plan pré­sen­té par l’As­so­cia­tion de la presse fran­co­phone (L’APF), en col­la­bo­ra­tion avec l’Al­liance des Ra­dios com­mu­nau­taires du Ca­na­da (l’ARCC) et Que­bec Com­mu­ni­ty News­pa­per As­so­cia­tion (QCNA), le constat est plus que conster­nant : de­puis 2006, l’en­semble des mé­dias com­mu­nau­taires en si­tua­tion mi­no­ri­taire ont été pri­vés de re­ve­nus de pu­bli­ci­té fédérale to­ta­li­sant en­vi­ron 10 mil­lions. Comme chaque an­née, une en­ve­loppe pour les pu­bli­ci­tés fé­dé­rales était alors ré­ser­vée à l’en­semble des jour­naux de presse écrite. De­puis quelques an­nées, et sous le pré­cé­dent gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, ce der­nier avait dé­ci­dé de fa­vo­ri­ser la té­lé­vi­sion et l’internet au dé­tri­ment des jour­naux pa­pier. La rai­son alors in­vo­quée était une meilleure por­tée au­tour de ces sup­ports mé­dia­tiques. Au fi­nal, de­puis 10 ans, les pu­bli­ci­tés fé­dé­rales ont connu une baisse de 73% des re­ve­nus pu­bli­ci­taires en pro­ve­nance des mi­nis­tères et des agences du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral. Un re­vers de mé­daille dont les consé­quences ont pu mar­quer la mort de cer­tains jour­naux, voire l’ar­rêt to­tal de la pu­bli­ca­tion.

LE NU­MÉ­RIQUE, UNE ÉPÉE DE DA­MO­CLÈS OU UNE SO­LU­TION ?

À l’ère du nu­mé­rique, les jour­naux fran­co­phones en si­tua­tion mi­no­ri­taire cherchent non seule­ment de l’aide, mais aus­si à être com­pris. Dans le cas du Fran­co, la ma­jo­ri­té du lec­to­rat est vieillis­sant. De­puis 1928, Le Fran­co a tou­jours eu comme man­dat de re­pré­sen­ter les fran­co­phones de la pro­vince. Au­jourd’hui, une grande par­tie de son lec­to­rat s’ins­crit dans la tranche des 55 ans et plus. Pour que Le Fran­co puisse se per­pé­tuer, il faut conti­nuer à re­pré­sen­ter ce lec­to­rat, mais réus­sir à ac­cro­cher en même temps un pu­blic plus jeune et en­core peu pré­sent. À l’heure du nu­mé­rique, mais aus­si de contre­coups en­gen­drés par les re­tards de li­vrai­son par Postes Ca­na­da, ce­la pé­na­lise gran­de­ment cer­tains jour­naux qui cherchent vaillam­ment leur point d’équi­libre.

Le nu­mé­rique pour­rait donc être une so­lu­tion en termes d’éco­no­mie de temps et d’ar­gent, mais il ne doit cer­tai­ne­ment pas être un choix par dé­faut. Je pense sin­cè­re­ment que le tour­nant nu­mé­rique ne se­ra réus­si qu’à la condi­tion qu’il puisse être nuan­cé, en pre­nant en compte la réa­li­té du type de lec­to­rat, mais aus­si des zones ru­rales. Du che­min reste en­core à faire dans ce do­maine, puisque les bandes pas­santes ne per­mettent pas ac­tuel­le­ment de don­ner un ac­cès illi­mi­té à l’internet.

Dans toute son his­toire, c’est cer­tai­ne­ment la pre­mière fois que le jour­nal le Fran­co se re­trouve à la conver­gence de tant d’évè­ne­ments : tran­si­tion dé­mo­gra­phique, vi­sion po­li­tique, cou­pures fi­nan­cières, re­tards de li­vrai­sons, sans ou­blier la chute des pu­bli­ci­tés fé­dé­rales. Ce ne sont pas les sept plaies de l’Égypte, mais ce sont bel et bien les dé­fis ma­jeurs et si­mul­ta­nés de notre jour­nal. Mais le plus fort dans tout ça, c’est son in­croyable vi­ta­li­té et la force de ses convic­tions. Re­né Ville­mure éthi­cien de re­nom avait ré­cem­ment pré­sen­té lors du Ren­dez-vous d’af­faires à Ed­mon­ton son ate­lier sur l’éthique. L’éthique est par dé­fi­ni­tion, la ca­pa­ci­té à s’in­ter­ro­ger sur les choses, pour­quoi on les fait et comment les fai­sons-nous ?

Dans un lan­gage « Le Fran­co » je tra­dui­rais ces ques­tion­ne­ments par : pour­quoi Le Fran­co existe-t-il et pour­quoi sou­haite-t-il se pé­ren­ni­ser ? Et bien, pour conti­nuer à prendre le pouls de la com­mu­nau­té et s’ins­crire dans cet éco­sys­tème si sou­vent évo­qué lors des consul­ta­tions à sa­voir re­pré­sen­ter les fran­co­phones en si­tua­tion mi­no­ri­taire. J’es­père que notre voix se­ra en­ten­due et que les jour­naux fran­co­phones en si­tua­tion mi­no­ri­taire pour­ront évo­luer à leur rythme et en fonc­tion de leur réa­li­té ! Le tour­nant nu­mé­rique doit être tran­si­tif et non bru­tal avec l’es­poir de main­te­nir une par­tie de la ver­sion pa­pier pour cer­tains, ba­sé sur un choix per­son­nel et non pour ré­pondre à une obli­ga­tion po­li­tique. C’est ça aus­si la li­ber­té de la presse : ne pas ré­pondre aux dic­tats quelque ils soient même ce­lui de la tech­no­lo­gie.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.