CON­FÉ­RENCE MÉTIS SUR LA DÉ­CI­SION DANIELS

Le Franco - - LA UNE - PAR LUCAS PILLERI

La con­fé­rence Daniels, or­ga­ni­sée par le Centre Ru­perts­land pour la Re­cherche Métis, s’est te­nue au Centre Lis­ter de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta du 26 au 28 jan­vier. L’ob­jec­tif de ces trois jours de pré­sen­ta­tions et de dé­bats était de com­prendre et d’ana­ly­ser les im­pli­ca­tions so­ciales et po­li­tiques de la dé­ci­sion de la Cour Su­prême du Ca­na­da concer­nant le peuple métis, une dé­ci­sion ac­cueillie comme une vic­toire mais qui sou­lève plu­sieurs in­ter­ro­ga­tions.

La ré­cente dé­ci­sion Daniels prise par la Cour Su­prême du Ca­na­da dé­clare que les Métis se­ront dé­sor­mais consi­dé­rés comme des « In­diens » au re­gard de l’ar­ticle 91(24) de la Loi consti­tu­tion­nelle de 1867. Cet ar­rêt in­duit donc que le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral se doit d’ho­no­rer cer­tains ser­vices à des­ti­na­tion des com­mu­nau­tés métis. Une dé­ci­sion his­to­rique qui mé­ri­tait sa propre con­fé­rence.

UN ES­PACE D’ÉCHANGE

Na­tha­lie Ker­moal, di­rec­trice du centre de re­cherche ex­plique son pro­jet : « Ma vi­sion, c’était que les cher­cheurs puissent dis­cu­ter avec les membres des com­mu­nau­tés, je vou­lais en­cou­ra­ger un vrai dia­logue entre les com­mu­nau­tés métis et les cher­cheurs». De ce point de vue, la ren­contre a été une réus­site. Avec plus de 200 per­sonnes dans la salle chaque jour, et plus de 2 000 vues via la re­trans­mis­sion en di­rect sur le net, les in­ter­ve­nants ont pu in­ter­agir avec les membres des com­mu­nau­tés métis de l’Al­ber­ta et de Sas­kat­che­wan. Ces der­niers ont re­con­nu la qua­li­té des tra­vaux pré­sen­tés et ont pu abor­der jeudi, ven­dre­di et sa­me­di, des ques­tions sen­sibles et épi­neuses avec les ex­perts. Trois jour­nées ryth­mées par les pré­sen­ta­tions de cher­cheurs et des pé­riodes de ques­tions-ré­ponses pas­sion­nées, dont les témoignages per­met­tront d’orien­ter les fu­tures re­cherches du centre.

UN COM­BAT DE LONGUE HA­LEINE QUI PORTE FI­NA­LE­MENT SES FRUITS

La dé­ci­sion Daniels, c’est sur­tout l’abou­tis­se­ment d’un long pro­ces­sus mi­li­tant qui a pris ra­cines dans les an­nées 1960. Plu­sieurs per­son­na­li­tés pu­bliques ayant joué un rôle cru­cial pour la re­con­nais­sance des Métis étaient d’ailleurs pré­sentes à la con­fé­rence, in­cluant : To­ny Bel­court, El­mer Ghost­kee­per, Ga­briel Daniels, et Ma­ria Camp­bell. Ce sont, no­tam­ment, leurs ac­tions qui ont per­mis au­jourd’hui d’abou­tir à l’at­tri­bu­tion du sta­tut « d’In­dien » aux Métis par la Cons­ti­tu­tion. L’ar­rêt Daniels est as­su­ré­ment une vic­toire. Il met ain­si fin à un bras de fer entre le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral et les pro­vinces qui se ren­voyaient jus­qu’alors la res­pon­sa­bi­li­té d’as­su­rer des ser­vices de san­té, d’édu­ca­tion, et d’em­ploi aux Métis. « Cette dé­ci­sion de la jus­tice ouvre la porte à une nou­velle re­la­tion, contem­po­raine et né­go­ciée, avec le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral et les pro­vinces du ca­na­da », sou­ligne Mme Ker­moal. Au­drey Poi­tras, pré­si­dente du Métis Na­tion of Al­ber­ta, s’est elle aus­si ré­jouie de la dé­ci­sion : « Pen­dant des gé­né­ra­tions, nous avons né­gli­gé et igno­ré nos re­la­tions avec les peuples métis. Au­jourd’hui, la dé­ci­sion Daniels change la donne ».

DES QUES­TIONS EN SUS­PENS

Tou­te­fois, si cet ar­rêt de la Cour Su­prême a été sa­lué par beau­coup, il laisse beau­coup de zones troubles. Par­mi les am­bi­guï­tés, la ques­tion de l’iden­ti­té et de son ap­pro­pria­tion. Ces ques­tions ont été sou­le­vées par plu­sieurs cher­cheurs d’en­ver­gure in­ter­na­tio­nale, tels que les doc­teurs Tall­bear et An­der­sen, qui sont ve­nus par­ler de l’in­ter­pré­ta­tion par­fois ha­sar­deuse de cette dé­ci­sion. « Même si c’est une vic­toire, il y a des li­mites à cet ar­rêt, les jugent au­raient pu être plus ex­pli­cites sur cer­tains points », re­prend Na­tha­lie Ker­moal.

Ch­ris An­der­sen, doyen et pro­fes­seur à la fa­cul­té des études au­toch­tones de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta, a ex­pli­qué que la dé­ci­sion Daniels don­nait lieu à un « choc des in­ter­pré­ta­tions », du fait que cer­tains veulent y voir la jus­ti­fi­ca­tion de leurs re­ven­di­ca­tions à être re­con­nus comme métis. Le cher­cheur cri­tique avec vé­hé­mence le fait que l’ar­rêt ait sup­pri­mé la no­tion de liens re­la­tion­nels dans les cri­tères qui avaient été éta­blis par la dé­ci­sion Pow­ley en 2003 pour être re­con­nu comme métis. Ce point spé­ci­fiait que pour avoir le sta­tut de Métis, il fal­lait pre­miè­re­ment s’iden­ti­fier soi-même en tant que Métis, avoir en­suite un an­cêtre connec­té à une com­mu­nau­té métis his­to­rique, et en­fin être ac­cep­té et re­con­nu par les com­mu­nau­tés métis mo­dernes comme l’un des leurs. C’est l’abo­li­tion de ce der­nier point qui en in­quiète plus d’un. « Ce­la ouvre la porte à des fraudes par des per­sonnes qui se disent au­toch­tones ou métis mais qu’ils ne le sont pas réel­le­ment », pré­vient la di­rec­trice du centre de re­cherche. Pour M. An­der­sen, ces per­sonnes in­ter­prètent la dé­ci­sion à leur ma­nière, avec une lo­gique dé­for­mée par le prisme de leurs re­ven­di­ca­tions per­son­nelles.

De la même fa­çon, le doc­teur Kim Tall­bear a dé­non­cé la mode des tests ADN, qui sont de plus en plus sol­li­ci­tés pour éta­blir l’iden­ti­té métis. Elle constate avec regret que l’iden­ti­té au­toch­tone tend à être fa­bri­quée, créée de toute pièce par celles et ceux qui se ré­clament d’un an­cêtre très loin­tain, d’une his­toire long­temps ré­vo­lue, par­fois ré­in­ven­tée. Elle note à ce pro­pos que plus d’une cen­taine de tri­bus métis ont été re­ven­di­quées ces der­nières an­nées, comme ex­traites de nulle part. Elle cri­tique ces dé­rives, et avec elles, l’idée se­lon la­quelle l’iden­ti­té au­toch­tone se­rait ba­sée sur des consi­dé­ra­tions bio­lo­giques, en par­ti­cu­lier l’étude des gènes, alors que nous de­vrions plu­tôt consi­dé­rer les liens so­ciaux et la culture comme cri­tères si­gni­fi­ca­tifs d’ap­par­te­nance.

LA NO­TION D’IDEN­TI­TÉ

L’iden­ti­té était au coeur des dé­bats. No­tion com­plexe, évo­lu­tive, l’iden­ti­té est une construc­tion psy­cho­lo­gique, so­ciale, et par­fois po­li­tique. Se­lon Ch­ris An­der­sen, la dé­ci­sion Daniels en­té­rine la concep­tion mo­derne, sou­vent po­li­ti­sée, que l’iden­ti­té se re­ven­dique à l’échelle de l’in­di­vi­du. Pour­tant, pour lui et ses confrères, il s’agit plu­tôt d'être re­ven­di­qué par les autres. « L’iden­ti­té n’est pas sim­ple­ment qui tu pré­tends être, mais qui te ré­clame », a-t-il sou­li­gné. Ain­si l’émer­gence de bases de don­nées et d’ar­chives prêtes à être fouillées dans leurs moindres dé­tails est dan­ge­reuse d’après lui. « Uti­li­ser ces bases de don­nées lors­qu’on fait par­tie d’une com­mu­nau­té et qu’on dé­sire en sa­voir plus sur ses an­cêtres, c’est tout à fait conve­nable. Mais lors­qu’on n’a au­cun lien avec quelque com­mu­nau­té que ce soit, et que l’on cherche à se trou­ver un an­cêtre ve­nu de nulle part, ça de­vient pro­blé­ma­tique», af­firme le cher­cheur.

Une con­fé­rence pas­sion­nante que vous pour­rez vi­sion­ner à tout mo­ment sur le site de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta en re­trans­mis­sion. Un compte-ren­du se­ra éga­le­ment ac­ces­sible dans les se­maines qui viennent. Le centre Ru­perts­land pour la re­cherche métis or­ga­nise ré­gu­liè­re­ment des dis­cus­sions, la pro­chaine étant pré­vue au prin­temps, à Cal­ga­ry.

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