LE DRA­GON, UNE FÉÉRIE SA­TI­RIQUE

La pièce Le Dra­gon, in­ter­pré­tée par la troupe du Théâtre à l’Ouest, a fait salle comble cette fin de se­maine der­nière. Entre 150 et 200 spec­ta­teurs à chaque séance sont ve­nus ap­plau­dir les co­mé­diens qui se pro­dui­saient pour cinq re­pré­sen­ta­tions au to­tal.

Le Franco - - CULTURE - PAR LU­CAS PILLERI

C’est dans un dé­cor cu­biste où le rouge du com­mu­nisme règne que Le Dra­gon, pièce écrite en 1944 par le dra­ma­turge Eu­gue­ni Sch­wartz, a été re­pré­sen­tée par la troupe étu­diante du 23 au 26 mars. L’au­teur russe vou­lait alors dé­non­cer la ty­ran­nie des ré­gimes to­ta­li­taires des an­nées 1940.

Cette at­mo­sphère trouble était re­trans­crite grâce à la mu­sique, aux lu­mières et aux di­verses pro­jec­tions qui fai­saient par­tie de la re­pré­sen­ta­tion. Plu­sieurs images élo­quentes viennent ain­si ponc­tuer la pièce, pro­je­tées en fond vi­suel : des graf­fi­tis de l’ar­tiste ano­nyme Bank­sy, des pho­to­gra­phies évo­quant la pro­pa­gande des ré­gimes com­mu­nistes, et le fa­meux slo­gan soixante-hui­tard ‘Soyez réa­liste, demandez l’im­pos­sible’.

La pièce dé­bute avec un dra­gon dont l’em­prise sur une pe­tite bour­gade dure de­puis 400 ans. Les ha­bi­tants, sou­mis et do­ciles, four­nissent chaque an­née une jeune fille en pâ­ture au monstre. Cette fois, ce se­ra El­sa, la jo­lie fille du vil­lage. Mais voi­là que Lan­ce­lot, che­va­lier ex­pé­ri­men­té, est ve­nu dé­li­vrer la ville, et, par la même oc­ca­sion, El­sa, dont il s’éprend ra­pi­de­ment. « Le dra­gon a em­poi­son­né votre âme et a em­bru­mé votre es­prit », clame-t-il aux vil­la­geois ré­si­gnés. Lan­ce­lot est la fi­gure idéa­liste de la pièce, ve­nu contes­ter le ty­ran cra­cheur de feu. Le bourg­mestre, per­son­nage né­vro­sé et dé­li­rant, fait pâle fi­gure dans cette si­tua­tion. Il sou­haite une seule chose, évi­ter tout conflit, et ap­plique la po­li­tique de l’au­truche en consé­quence. Son propre fils l’es­pionne, ser­vi­teur à la solde du dra­gon. Ce n’est pas sans rap­pe­ler la culture de la dé­la­tion qui sé­vis­sait dans les ré­gimes com­mu­nistes jus­qu’au sein même de la cel­lule fa­mi­liale. Un sys­tème dé­non­cé de la même ma­nière dans 1984 de George Or­well.

Le ta­lent des ré­gimes to­ta­li­taires est d’ailleurs très bien mis en évi­dence dans l’oeuvre de Sch­wartz : « on a ou­blié de quoi a l’air la vé­ri­té », songe à haute voix l’un des per­son­nages sur scène. La vé­ri­té du ré­gime, elle, est scan­dée à lon­gueur de jour­née via des ser­ments d’al­lé­geance so­nores aux­quels tous doivent se sou­mettre. Même lors du com­bat de Lan­ce­lot contre le dra­gon, des com­mu­ni­qués of­fi­ciels dé­voient la réa­li­té et clament la vic­toire du ty­ran mal­gré son tré­pas.

À sa mort, le dra­gon est rem­pla­cé par un nou­veau dic­ta­teur, qui n’est autre que le maire lui­même. De per­sé­cu­té à per­sé­cu­teur, il n’y a qu’un pas. «Le Mal a tré­pas­sé, le Bien l’a rem­pla­cé», af­fiche-t-il une fois au pou­voir, an­non­çant ain­si sa propre vé­ri­té, celle qui pré­vau­dra dé­sor­mais pour toute la ville. El­sa est ma­riée de force au nou­veau tor­tion­naire avant que la cé­ré­mo­nie du ma­riage ne soit in­ter­rom­pue par le re­tour in­at­ten­du de Lan­ce­lot, por­té dis­pa­ru de­puis son com­bat face au dra­gon. Grâce à la pug­na­ci­té de Lan­ce­lot et la ré­volte d’El­sa et de plu­sieurs vil­la­geois, la ville se dé­fait de ses chaînes et de­vient en­fin une ‘ville libre’.

La mo­rale de la pièce se ma­ni­feste à tra­vers le per­son­nage de la jeune fille : « N’ayez pas peur, plai­gnez-vous les uns les autres et vous se­rez heu­reux!». Une for­mule qui ré­sonne comme une ex­hor­ta­tion à la prise de conscience.

Conçue et mise en scène par Ber­nard Cal­va, la pièce est in­ter­pré­tée par la troupe étu­diante du Théâtre à l’Ouest au Cam­pus Saint-Jean.

« N’AYEZ PAS PEUR, PLAI­GNEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES ET VOUS SE­REZ HEU­REUX »

- EL­SA

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