QUELLE LANGUE POUR LES JEUNES FRAN­CO­PHONES ?

Le Franco - - JEUNESSE - PAR LU­CAS PILLERI

Jeu­di 30 no­vembre et ven­dre­di 1er dé­cembre, dans le cadre du pro­jet Ca­na­da 150 de Francophonie Jeu­nesse de l’Al­ber­ta (FJA), un fo­rum de dis­cus­sion et une pré­sen­ta­tion sur le thème de la dua­li­té lin­guis­tique ont eu lieu au Cam­pus Saint-Jean, à Edmonton. Les échanges ont per­mis d’abor­der la ques­tion des ac­cents fran­co­phones, et de l’in­sé­cu­ri­té lin­guis­tique en mi­lieu mi­no­ri­taire. Ces thé­ma­tiques ont don­né en­suite ma­tière à un dé­bat sur la langue.

Casey Edmunds, di­rec­teur gé­né­ral du FJA, re­vient sur le but du fo­rum : « Il s’agis­sait de voir au­près des jeunes d’ex­pres­sion fran­çaise en Al­ber­ta ce que la francophonie veut dire pour eux : s’iden­ti­fient-ils à la francophonie albertaine, à celle de l’ouest ou ca­na­dienne ? ».

UNE DI­VER­SI­TÉ DANS LA LANGUE

Le di­rec­teur évoque aus­si toutes les confi­gu­ra­tions pos­sibles de jeunes fran­co­phones que l’on peut re­trou­ver en Al­ber­ta : « Quelle est la dif­fé­rence entre un Qué­bé­cois et un Fran­çais qui s’ins­tallent en Al­ber­ta, quel­qu’un qui est né ici de pa­rents im­mi­grants ou de pa­rents fran­co-al­ber­tains ? ». L’ob­jec­tif est de voir en quoi les pro­fils di­vers et va­riés ont un im­pact sur « la fa­çon de par­ler, la ca­pa­ci­té de par­ler, et l’in­sé­cu­ri­té lin­guis­tique ». Pour Casey Edmunds, si les jeunes ne se sentent pas à l’aise en fran­çais, c’est parce qu'ils n’ont pas né­ces­sai­re­ment « les com­pé­tences lin­guis­tiques et la confiance, qui vient des ac­ti­vi­tés, d’un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à la com­mu­nau­té ».

LA LANGUE : SO­CIALE AVANT TOUT

Su­zanne Ro­billard, étu­diante à l’Uni­ver­si­té d’Ottawa en so­cio­lin­guis­tique, re­garde de près les fac­teurs qui contri­buent à un ap­pren­tis­sage du fran­çais en si­tua­tion mi­no­ri­taire. « Comment peut-on in­clure tout le monde ? », ques­tionne la jeune étu­diante. L’un des su­jets du fo­rum de jeu­di, te­nu au ca­fé bi­cy­clette, por­tait sur les ac­cents fran­co­phones. « Le mes­sage que je donne tou­jours est qu’il n’y a pas de mau­vais ac­cent, af­firme-t-elle. Quand on juge un ac­cent, ce n’est pas les sons qu’on juge, on juge la per­sonne. Il faut faire très at­ten­tion car on peut com­men­cer à cô­toyer l’éli­tisme lin­guis­tique, créer des ca­té­go­ries qui n’ont rien à voir avec le lan­gage », ajoute la fu­ture so­cio­lin­guiste. Ain­si, pour l’étu­diante, « tous les ac­cents et tous les lan­gages sont égaux ». Elle es­time donc que le re­proche de “pa­resse” qui peut être fait à l’en­contre des jeunes n’est pas re­ce­vable. « Le fran­glais est ma fa­çon de par­ler. Au Ca­na­da, on a cette énorme peur des an­gli­cismes mais dans d’autres, par­ler an­glais est vu comme un atout. En tant que lo­cu­trice fran­co-co­lom­bienne, c’est ma fa­çon in­for­melle de par­ler si je switch d’une langue à l’autre », dé­fend-elle. En outre, elle ob­serve le fait que les pro­fes­seurs ne mettent pas en avant le même ver­na­cu­laire dans la salle de classe qu’en de­hors: « Leur oral à l’école re­flète l’écrit, ce qui n’est pas na­tu­rel. Y a per­sonne qui parle comme ils écrivent. Si je par­lais de la fa­çon que j’écri­vais, on se de­man­de­rait si j’avais comme ava­lé un dic­tion­naire ou un Bes­che­relle », ponc­tue-t-elle.

CONTRE LES DIS­CRI­MI­NA­TIONS LIN­GUIS­TIQUES

« La dis­cri­mi­na­tion lin­guis­tique passe sou­vent in­aper­çue », avance An­neJo­sé Ville­neuve, pro­fes­seure au Cam­pus Saint-Jean, spé­cia­li­sée en lin­guis­tique fran­çaise et so­cio­lin­guis­tique. Ven­dre­di 1er dé­cembre, elle a mis en pers­pec­tive les dif­fé­rentes thé­ma­tiques abor­dées par le FJA, à sa­voir celles de la di­ver­si­té sexuelle, de la di­ver­si­té cultu­relle, des femmes et de la ré­con­ci­lia­tion, avec la francophonie. Mme Ville­neuve a struc­tu­ré son pro­pos au­tour de la no­tion de « centres et de marges », les centres dé­si­gnant les pôles dé­ten­teurs pri­vi­lé­giés de pou­voir, et les marges ren­voyant aux concepts de mar­gi­na­li­sa­tion et de dis­cri­mi­na­tion. Il était par exemple ques­tion de l'an­glo­cen­trisme. Pour la pro­fes­seure, la dis­cri­mi­na­tion lin­guis­tique consiste à « dire à quel­qu’un que sa fa­çon de par­ler n’est pas ap­pro­priée, à se mo­quer de son ac­cent, à re­prendre quel­qu’un dans les formes non stan­dard qu’il uti­lise en contexte fa­mi­lier ». Par ailleurs, Anne-Jo­sé Ville­neuve pré­cise que « cer­tains ver­na­cu­laires sont plus so­cia­le­ment ap­pro­priés se­lon le contexte ». Ain­si, on ne par­le­ra pas de la même ma­nière se­lon son au­dience, son en­vi­ron­ne­ment, son mi­lieu. Mal­gré tout, elle sou­hai­te­rait que « l’en­sei­gne­ment de cette va­ria­tion [soit] in­clus » dans l’édu­ca­tion des jeunes.

MO­DER­NISME CONTRE RI­GUEUR ?

Hen­ri Le­mire, an­cien di­rec­teur gé­né­ral du Conseil sco­laire Centre-Nord, était pré­sent lors du fo­rum de dis­cus­sion. Il trouve que la for­mule adop­tée par le FJA, d’un 5 à 7 dans une am­biance in­for­melle, mé­rite d’être ré­pé­tée: « Les ques­tions étaient bien pré­pa­rées, les jeunes étaient très à l’aise, cette for­mule per­met d’échan­ger des idées dans le calme et le res­pect ». Sur les ques­tions lin­guis­tiques, M. Le­mire est d’un tout autre avis. « Mme Ro­billard dit que le fran­glais est une fa­çon cor­recte, nou­velle et ac­cep­table de par­ler, et moi j’ap­pelle ça une pa­resse lin­guis­tique, lance-t-il. Si on est ca­pable d’ap­prendre le terme en an­glais, on est ca­pable de l’ap­prendre en fran­çais ». Ce­lui qui a oc­cu­pé le poste de di­rec­teur d’un Conseil sco­laire re­marque que, en tant qu’em­ployeur, « ce n’est pas du fran­glais qu’on veut, ni les pa­rents d’ailleurs ». Plu­tôt, il s’agit pour lui de « faire un ef­fort ». Ain­si, pour gom­mer son in­sé­cu­ri­té lin­guis­tique, il re­com­mande de s’ef­for­cer de tendre vers une meilleure qua­li­té de fran­çais, « en li­sant, en par­lant et en s’en­ga­geant ». Hen­ri Le­mire évoque aus­si « la dé­cou­verte ou re­dé­cou­verte iden­ti­taire » qui ac­com­pagne l’ex­pres­sion fran­çaise en si­tua­tion mi­no­ri­taire : « Les jeunes qui sont ex­po­sés au fran­çais connaissent sou­vent une pé­riode de lais­ser-faire ou d’aban­don, puis se (re) dé­couvrent comme jeunes fran­co­phones, et se rendent compte que leur fran­çais n’est peut-être pas adé­quat, qu’il y a un ef­fort à faire », ex­plique-t-il. Si le dé­bat ne peut être tran­ché, il en reste que le mes­sage prin­ci­pal pas­sé au­près des jeunes d’ex­pres­sion fran­çaise en contexte mi­no­ri­taire est ce­lui de la fier­té : « L’im­por­tant, c’est de re­ven­di­quer sa fa­çon de par­ler et d’être confor­table avec sa fa­çon de s’ex­pri­mer, parce qu’il n’y a pas de mau­vaise langue », ex­prime Su­zanne Ro­billard. Dans cette pers­pec­tive, faut-il consi­dé­rer que « les jeunes sont les agents du chan­ge­ment lin­guis­tique » ?

« IL S’AGIS­SAIT DE VOIR AU­PRÈS DES JEUNES D’EX­PRES­SION FRAN­ÇAISE EN AL­BER­TA CE QUE LA FRANCOPHONIE VEUT DIRE POUR EUX : S’IDENTIFIENTILS À LA FRANCOPHONIE ALBERTAINE, À CELLE DE L’OUEST OU CA­NA­DIENNE ? » - CASEY EDMUNDS, DI­REC­TEUR GÉ­NÉ­RAL DU FJA

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