PRÉ­JU­GÉS SUR LES AC­CENTS : L’IM­PACT SUR NOTRE IDEN­TI­TÉ

PRÉ­JU­GÉS SUR LES AC­CENTS

Le Franco - - LA UNE - PAR VA­LEN­TIN CUEFF (LA LI­BER­TÉ)

MA­NI­TO­BA – Té­moin des cultures ré­gio­nales, hé­ri­tage des pa­rents et grands-pa­rents, un ac­cent est bien plus qu’une simple fa­çon de pro­non­cer une langue. Mais qu’ad­vien­til lorsque nos in­to­na­tions par­ti­cu­lières de­viennent des bar­rières dans notre quo­ti­dien? Na­tha­lie Freynet, doc­to­rante en psy­cho­lo­gie cli­nique à l'Uni­ver­si­té d'Ot­ta­wa, en a étu­dié les consé­quences.

Les fran­co­phones en si­tua­tion mi­no­ri­taire au Ca­na­da, dis­cri­mi­nés par d’autres fran­co­phones à cause de leur ac­cent? C’est l’une des ob­ser­va­tions faites par Na­tha­lie Freynet, qui a consa­cré deux études sur cette forme de stig­ma­ti­sa­tion en­core peu connue du grand pu­blic, mais dont les ré­per­cus­sions sur les in­di­vi­dus sont réelles.

« Un ac­cent com­mu­nique des in­for­ma­tions so­ciales sur une per­sonne. Par exemple, l’ac­cent dit beau­coup sur sa pro­ve­nance géo­gra­phique. Et des pré­ju­gés y sont rat­ta­chés. On au­ra tendance à at­tri­buer à cette per­sonne cer­taines ca­rac­té­ris­tiques. »

Elle tra­vaille ac­tuel­le­ment sur une troi­sième étude sur le su­jet.

« Mon étude vise sur­tout à mon­trer l’im­pact de cette stig­ma­ti­sa­tion. Et s’il y a, par exemple, des consé­quences sur le bie­nêtre, l’iden­ti­té ou en­core la confiance lan­ga­gière de la per­sonne.

« Pour la pre­mière étude, j’avais fait des en­tre­vues avec une qua­ran­taine de fran­co­phones. Des gens qui ont le fran­çais comme langue ma­ter­nelle, et d’autres qui ont le fran­çais comme langue se­conde. De par­tout au Ca­na­da. Je vou­lais d’abord voir si la stig­ma­ti­sa­tion des ac­cents dans le cas du fran­çais était une réa­li­té. »

UNE DIS­CRI­MI­NA­TION BIEN RÉELLE

Son tra­vail a non seule­ment mis en lu­mière que cette forme de dis­cri­mi­na­tion existe bel et bien, mais aus­si comment elle se ma­ni­feste, et les consé­quences per­son­nelles chez les per­sonnes in­ter­ro­gées.

« Les per­sonnes se sen­taient comme si leur iden­ti­té fran­co­phone avait été niée, ain­si que leurs ap­ti­tudes en fran­çais. Un exemple : lors­qu’on parle en fran­çais avec un Qué­bé­cois ou quel­qu’un qui parle clai­re­ment fran­çais, et que la per­sonne passe à l’an­glais parce qu’elle juge qu’on ne parle pas as­sez bien, ou mal, le fran­çais. Cer­tains se sont même en­ten­dus dire qu’ils étaient anglophones. »

Au cours de ses études, Na­tha­lie Freynet a re­mar­qué que ces idées pré­con­çues liées au lan­gage touchaient prin­ci­pa­le­ment les fran­co­phones en si­tua­tion mi­no­ri­taire et les al­lo­phones qui ont le fran­çais comme langue se­conde. Ce­pen­dant, la cher­cheuse note que les in­di­vi­dus per­ce­vaient dif­fé­rem­ment leur propre ac­cent.

« Les anglophones avaient tendance à dire que leur ac­cent était le re­flet de leur iden­ti­té ca­na­dienne. Une iden­ti­té bi­lingue. Tan­dis que pour les fran­co­phones, leur ma­nière de par­ler est liée à leur iden­ti­té fran­co­phone, sur­tout ré­gio­nale, par exemple les Fran­co-Ma­ni­to­bains et les Fran­sas­kois. »

S’ils font face aux mêmes

« LES PER­SONNES SE SEN­TAIENT COMME SI LEUR IDEN­TI­TÉ FRAN­CO­PHONE AVAIT ÉTÉ NIÉE, AIN­SI QUE LEURS AP­TI­TUDES EN FRAN­ÇAIS »

- NA­THA­LIE FREYNET, DOC­TO­RANTE EN PSY­CHO­LO­GIE CLI­NIQUE

pré­ju­gés, al­lo­phones et fran­co­phones en si­tua­tion mi­no­ri­taire ne ré­agissent pas de la même fa­çon.

« La ré­ponse des fran­co­phones est de s’af­fir­mer, et de conti­nuer à par­ler en fran­çais, même lorsque la per­sonne passe à l’an­glais. Pour les anglophones, la fa­çon la plus com­mune de ré­pondre à ces ex­pé­riences est plu­tôt d’évi­ter les si­tua­tions où ils doivent par­ler le fran­çais. »

DES BAR­RIÈRES CRÉÉES

Des com­por­te­ments qui ont en­suite un im­pact sur l’iden­ti­té et le bie­nêtre de ces in­di­vi­dus, comme Na­tha­lie Freynet l’a ob­ser­vé.

« Cer­taines per­sonnes di­saient que ça tou­chait la confiance qu’ils avaient dans leur langue. Ils se sen­taient moins fran­co­phones. Parce que si on vous dit que vous n’êtes pas fran­co­phone, vous pou­vez fi­nir par le croire. »

Dans d’autres cas, leur fa­çon de par­ler va avoir un im­pact sur leur ac­cès à l’em­ploi et dans leurs ac­ti­vi­tés so­ciales.

« Dans le monde du tra­vail, on peut avoir l’im­pres­sion qu’on se fait fer­mer des op­por­tu­ni­tés à cause de son ac­cent. Ou en­core qu’on a du mal à connec­ter avec ses col­lègues, comme s’il y avait une bar­rière lan­ga­gière entre nous. Une im­pres­sion qu’on re­trouve par­fois aus­si dans nos ami­tiés. Par exemple, re­ce­voir des com­men­taires im­pli­cites sur la fa­çon dont on parle. »

Ce phé­no­mène de dis­cri­mi­na­tion sur la ma­nière de par­ler le fran­çais trouve une ré­so­nance dans d’autres études me­nées à tra­vers le monde.

« Aux États-Unis, des études ont mon­tré que l'ac­cent du sud du pays est sou­vent per­çu comme un ac­cent moins in­tel­li­gent, moins ca­pable d'ac­com­plir des choses, mais plus cha­leu­reux. En An­gle­terre, d'autres études mon­traient qu'on per­ce­vait les per­sonnes avec un ac­cent plus to­nique comme plus in­tel­li­gentes. »

À ce jour, le phé­no­mène de­meure peu connu du grand pu­blic.

« Je pense que ce se­rait bien qu’il y ait des po­li­tiques en place, pour que le pu­blic soit plus conscient de l’im­pact de ces pré­ju­gés. C’est nor­mal d’en avoir, mais c’est im­por­tant de faire prendre conscience aux gens des consé­quences que ça peut avoir sur l’iden­ti­té des autres.

« Il y a dif­fé­rentes fa­çons de pro­non­cer les mots. Ça ne veut pas for­cé­ment dire que les gens sont moins ca­pables de par­ler fran­çais. Ça veut juste dire que ça prend une autre forme.

« Tout le monde a un ac­cent. On dit par­fois que l'ac­cent ne vient pas de la bouche, ou du coeur, mais de l'oreille de ce­lui qui écoute. »

Vous pou­vez lire l’ar­ticle com­plet sur le site de La Li­ber­té.

« TOUT LE MONDE A UN AC­CENT. ON DIT PAR­FOIS QUE L'AC­CENT NE VIENT PAS DE LA BOUCHE, OU DU COEUR, MAIS DE L'OREILLE DE CE­LUI QUI ÉCOUTE. »

- NA­THA­LIE FREYNET, DOC­TO­RANTE EN PSY­CHO­LO­GIE CLI­NIQUE

Na­tha­lie Freynet, doc­to­rante en psy­cho­lo­gie cli­nique à l'Uni­ver­si­té d'Ot­ta­wa.

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