LETTRE OU­VERTE

Le Franco - - LETTRE OUVERTE - Hé­lène Guille­mette

DANS L’OEIL DE LA FÊTE FRAN­CO, MA COM­MU­NAU­TÉ

Le spec­tacle concoc­té par Jo­sée Thi­bault et ses aco­lytes à l’oc­ca­sion de l’ou­ver­ture de la Fête fran­co-al­ber­taine bat­tait son plein, le plai­sir et l’ami­tié au ren­dez-vous, il y en avait pour tous les goûts, toutes les hu­meurs et tous les hu­mours.

Réunis au bout d’une table, nous bu­vions des Ge­los mul­ti­co­lores aro­ma­ti­sés avec bien de l’in­gé­nio­si­té. Le fun rem­plis­sait l’am­biance avec des dis­cus­sions en même temps co­miques et ins­pi­rées de pro­jets d’ave­nir. Les en­fants se mê­laient entre eux et s’amu­saient ferme.

Sur­prise de ne pas y voir ma grande fille de 15 ans, Ana, qui adore ce genre d’évè­ne­ment, j’ai par­ta­gé mon in­quié­tude à Syl­vie : « Laisse-la faire, c’est comme ça la Fête fran­co pour les ados, ils prennent de la li­ber­té et ils font leurs ap­pren­tis­sages ». Je suis en­tiè­re­ment d’ac­cord. Bien sûr Ana se trou­vait avec son pe­tit ami, mais ce n’est pas son genre de man­quer un tel spec­tacle et en­core moins le ka­rao­ké. Comme pa­rent d’ado­les­cents, il faut ap­prendre à lais­ser al­ler afin qu’ils prennent leurs propres dé­ci­sions et j’ai bien confiance dans ma fille et dans les jeunes qu’elle fré­quente. Alors j’ai lais­sé al­ler.

Vers 23h, je l’ai vue ap­pa­raître à l’en­trée de la tente du spec­tacle, en pleurs, qui m’ap­pe­lait. J’ai tout de suite pen­sé à une peine d’amour. Son vi­sage bouf­fi et sa pos­ture re­cro­que­villée in­di­quaient qu’une ma­man était re­quise im­mé­dia­te­ment. Peu de temps s’est écou­lé avant que je dé­couvre qu’elle n’al­lait pas bien du tout. Sa tête do­de­li­nait; elle di­sait voir flou; elle pleu­rait à chaudes larmes de mal de tête in­sup­por­table; elle de­man­dait de l’aide d’ur­gence.

Je me suis pré­ci­pi­tée dans la tente pour al­ler cher­cher Syl­vie. Lors­qu’elle a pris le pouls de la si­tua­tion, elle s’est à son tour ruée dans la tente pour al­ler cher­cher Ma­ga­lie qui exer­çait au­pa­ra­vant comme in­fir­mière. Alors les gens se sont mis à nous en­tou­rer. Nous avons éten­du Ana sur la table dans des cou­ver­tures, elle gre­lot­tait. Trou­ver des res­pon­sables ayant en main des wal­kie­tal­kies. Il n’y a pas de Wi­Fi là où nous cam­pions. Pas­cal a im­pri­mé une ri­gueur pour les pre­miers soins. À l’ar­ri­vée de Fran­çois, nous de­vions conve­nir de par­tir le plus vite pos­sible dans son Pick-up puis d’ap­pe­ler l’am­bu­lance lorsque nous se­rions en route afin de la re­joindre en che­min. Perdre le moins de temps pos­sible. Syl­vie et Co­lin gar­de­raient mes deux pe­tits de 7 et 8 ans dans leur chambre d’hô­tel.

À 160 km/h, nous rou­lions à tra­vers les mon­tagnes.

Ana, éten­due sur le siège pas­sa­ger, dé­li­rait. Sur la route, elle re­gar­dait les mon­tagnes en di­sant las­se­ment :

- C’est beau, c’est donc bien beau, ma­gni­fique les mon­tagnes, je ne veux pas m’en al­ler, c’est trop beau…

Ma­ga­lie te­nait fer­me­ment sa tête et moi sa main du­rant qu’elle conti­nuait :

- Ma tête tombe, ma tête est en train de tom­ber, j’ai peur…

Elle ne sen­tait plus ses or­teils ni ses doigts, ses oreilles se sont bou­chées tour à tour, elle voyait tou­jours flou et pous­sait des gé­mis­se­ments à chaque élan­ce­ment dans sa tête.

Nous avons rou­lé pen­dant je ne sais plus com­bien de temps en échan­geant des hy­po­thèses sur ce qui pou­vait cau­ser ce­la. En­fin, l’am­bu­lance était là pour prendre le re­lais jus­qu’à l’hô­pi­tal de Ro­cky Moun­tain House. Je suis mon­tée à l’avant du­rant que l’am­bu­lan­cier fran­co­phone pre­nait soin de mon en­fant à l’ar­rière pen­dant la pro­chaine heure du tra­jet. Oui, l’am­bu­lan­cier par­lait fran­çais. Mer­ci la vie.

À l’hô­pi­tal, on at­tri­bua l’éti­quette de mys­tère à Ana. Une quin­zaine d’es­sais pour pi­quer une in­tra­vei­neuse dans deux pe­tits bras qui ne pré­sen­taient pas de veines. La prise des signes vi­taux toutes les heures. Les in­ter­ro­ga­toires des dif­fé­rentes in­fir­mières. Faire des­cendre la fièvre. Puis, à 3h, le mé­de­cin.

- Je ne vais pas lire ce qui est ins­crit dans le rap­port pour évi­ter de me lais­ser orien­ter dans une di­rec­tion où je ne veux pas al­ler alors je vais re­com­men­cer l’in­ter­ro­ga­toire d’une ma­nière plus dé­taillée.

Il a dit ce­la en fran­çais. Oui, le mé­de­cin par­lait fran­çais. Mer­ci la vie.

De longues heures plus tard, vers 9h le ma­tin, le mé­de­cin dé­ci­da de la trans­fé­rer pour de plus amples exa­mens à l’hô­pi­tal de Red Deer. In­quiet de la forte fièvre d’Ana ajou­tée à son mal de tête in­tense, il soup­çon­nait une in­fec­tion du cer­veau. En­cé­pha­lite ? Mé­nin­gite ? Elle re­par­tit en am­bu­lance, sans sa ma­man cette fois.

De mon cô­té, j’ai com­mu­ni­qué avec Ma­ga­lie qui s’est tout de suite mise en route pour ve­nir me cher­cher à Ro­cky Moun­tain House. Deux heures après avoir ser­pen­té dans les mon­tagnes, de re­tour au cam­ping, j’ai eu la sur­prise de voir que mon site de cam­ping était ra­mas­sé et em­pi­lé dans ma voi­ture. Syl­vie avait tout co­or­don­né, Fran­çois et sa fa­mille avaient don­né un so­lide coup de main, mes deux en­fants étaient propres, nour­ris et prêts à re­prendre la route.

Ras­sem­blés au­tour de la table de pique-nique en at­ten­dant que le ca­fé pour la route soit prêt, j’ai eu le ré­con­fort de plu­sieurs per­sonnes qui ma­ni­fes­taient de la so­li­da­ri­té. Ca­sey Ed­munds, Étienne Ala­ry, So­nia et Émi­lie Du­chesne, Amy Va­chon-Cha­bot, Syl­vain Bas­ca­ron, Pas­cal et Cé­line Du­may, Clau­dine Tar­dif et mon­sieur Dufour, d’autres en­core, tous ve­nus prendre des nou­velles d’Ana et of­frir leur pré­sence. Ma­ga­lie m’a ap­por­té un cup de pam­ple­mousses pour la route. Syl­vie m’a cou­lé un ca­fé. À ce mo­ment-là, j’ai sen­ti la com­mu­nau­té se res­ser­rer au­tour de moi pour for­mer un fi­let de sé­cu­ri­té. Un sen­ti­ment très fort.

J’ai pris la route avec les deux pe­tits et conduit en état d’hy­per vi­gi­lance pour re­joindre Ana à l’hô­pi­tal de Red Deer. Puis nous avons tous at­ten­du des nou­velles du mé­de­cin dans une char­mante pe­tite salle en com­pa­gnie d’une fillette rousse au bras cas­sé et de sa mère… fran­co­phone. Elle nous a d’ailleurs té­moi­gné que la pe­tite ne parle que l’an­glais, son père étant an­glo­phone.

Le ver­dict, une vio­lente mi­graine et un vi­rus im­pos­sible à iden­ti­fier qui don­nait la fièvre.

C’est seule­ment en­suite que j’ai eu peur. J’ai eu la frayeur de ma vie. Puis je me suis vue dans le mi­roir de ma com­mu­nau­té. La so­li­da­ri­té. Mer­ci la vie.

Après la frayeur, le manque de som­meil, l’hy­per vi­gi­lance, la pous­sière est re­tom­bée. Il reste la so­li­da­ri­té, ce sen­ti­ment d’être tis­sée dans une com­mu­nau­té qui se tient, au-de­là des dif­fé­rends. Cette même com­mu­nau­té prend soin de nos en­fants, de tous nos en­fants. Elle leur montre comment s’en­ga­ger dans un tel ré­seau et comment être so­li­daire.

Je vais au lit ce soir et je me dis :

- Voi­là de quoi nous sommes ca­pables.

Mer­ci la vie. Mer­ci à ma com­mu­nau­té. Je suis im­pres­sion­née.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.