L’IRCC COUPE SON FI­NAN­CE­MENT

Le Franco - - EDMONTON - PAR HÉLÉNE LEQUITTE

L’an­nonce of­fi­cielle est tom­bée comme un cou­pe­ret mar­di 23 oc­tobre : Im­mi­gra­tion, Ré­fu­giés et Ci­toyen­ne­té Ca­na­da (IRCC) a dé­ci­dé l’ar­rêt net du fi­nan­ce­ment du Centre d’ac­cueil et d’éta­blis­se­ment (CAÉ). Au­jourd’hui, la stu­pé­fac­tion laisse place au ques­tion­ne­ment. Quel fu­tur at­tend le CAÉ ?

C’est le ciel qui est tom­bé sur la tête des em­ployés du CAÉ en ap­pre­nant la nou­velle via une lettre da­tant du 18 oc­tobre. La mis­sive du gou­ver­ne­ment sti­pule que l’or­ga­nisme de­vra « en­ta­mer la ré­duc­tion pro­gres­sive de ses ser­vices d’éta­blis­se­ment, en­tre­prendre les ac­ti­vi­tés de clô­ture de l’en­tente de contri­bu­tion et avi­ser les em­ployés tou­chés que leur em­ploi pren­dra fin ».

UN PER­SON­NEL ET DES SER­VICES SUR LE CAR­REAU

Lei­la Ba­kour, conseillère en éta­blis­se­ment, se­ra la pre­mière per­sonne à connaître les ef­fets de cette mise à pied. « Mon pro­jet, c’est d’ai­der les Néo-Ca­na­diens et les de­man­deurs d’asile pour s’éta­blir à Ed­mon­ton, mais il pren­dra fin le 31 dé­cembre 2018. Un nou­veau fi­nan­ce­ment a été de­man­dé, mais mal­heu­reu­se­ment ce­la a été re­fu­sé pour des rai­sons que l’on pense po­li­tiques », ex­plique-t-elle. Un coup dur pour cette femme ma­riée, mère de deux en­fants et dont le ma­ri est re­tour­né aux études. La stu­peur a lais­sé place à l’in­com­pré­hen­sion : « Je m’at­ten­dais au re­nou­vel­le­ment du contrat pour les rai­sons sui­vantes : il y a une grande de­mande d’asile au Ca­na­da, on a en­ten­du les chiffres que le pre­mier mi­nistre a avan­cés… On sait qu’il y a un grand be­soin et il y a beau­coup de francophones », dé­crit Mme Ba­kour. La conseillère en éta­blis­se­ment parle d’ailleurs cou­ram­ment l’arabe et le ber­bère en plus du fran­çais et de l’an­glais. Même son de cloche du cô­té de Cherif Dial­lo, conseiller en éta­blis­se­ment et père de quatre en­fants qui a ap­pris la nou­velle of­fi­ciel­le­ment lors d’une réunion du per­son­nel ven­dre­di 26 oc­tobre. « Des nou­velles comme ça, ça bou­le­verse. Moi j’ai une fa­mille, j’ai des obli­ga­tions, je me pose des ques­tions. Qu’est-ce qui n’a pas mar­ché, qui est-ce qui n’a pas fait son tra­vail ? On a be­soin d’être ras­su­rés, il y a une com­mu­nau­té qui est là, il y a des be­soins iden­ti­fiés. Pour quelle rai­son ont-ils pris l’ini­tia­tive de fer­mer ça », in­ter­roge-t-il.

À QUI LA FAUTE ?

Lors de la confé­rence de presse qui s’est te­nue le 24 oc­tobre à la Ci­té fran­co­phone, le conseiller en éta­blis­se­ment a in­ter­pel­lé maître Da­mer, l’avo­cat dé­si­gné comme unique in­ter­lo­cu­teur par IRCC. Il vou­lait sa­voir pour­quoi maître Da­mer avait pris un dé­lai de plu­sieurs se­maines avant d’en­tre­prendre une ré­ponse au bailleur de fonds ? M. Dial­lo com­mente : « Nous, on nous a dit of­fi­ciel­le­ment que c’était l’avo­cat qui n’avait pas fait son tra­vail. IRCC avait émis des pré­oc­cu­pa­tions. Il y avait 11 points sur les­quels ils at­ten­daient des ré­ponses… Les membres du CA ont écrit les ré­ponses, mais c’est l’avo­cat qui n’a pas trans­mis à IRCC et quand ils se sont ren­du compte que la ré­ponse n’était pas ar­ri­vée, il était trop tard ». Si du­rant la confé­rence l’avo­cat a men­tion­né des rai­sons per­son­nelles qui au­raient re­tar­dé l’en­voi de la ré­ponse, il af­firme que les 11 points de la lettre n’ont pas de liens de cause à ef­fet. Dans une ré­ponse écrite en­voyée le 18 oc­tobre par Da­vid Ma­ni­com, sous-mi­nistre ad­joint en éta­blis­se­ment et in­té­gra­tion à IRCC, l’avo­cat a pu lire que la ré­ponse qu’il était en train de pré­pa­rer « n’au­rait au­cune in­ci­dence sur la de­mande de mo­di­fi­ca­tions au fi­nan­ce­ment à court terme

du CAÉ pour l’au­tomne ». En outre, maître Da­mer a pu lire que IRCC conti­nue­rait de « prendre en consi­dé­ra­tion ce qui est le mieux pour ses clients ». Pour ce faire, IRCC a in­di­qué qu’il fau­drait, entre autres, dé­ter­mi­ner le rôle que joue­ra le mi­nis­tère à long terme au titre de bailleur de fonds du CAÉ. La res­pon­sa­bi­li­té du pré­sident du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion Paul Du­bé et des membres du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion a été aus­si lar­ge­ment abor­dée lors de la confé­rence de presse. À sa­voir : pour­quoi n’ont-ils pas dé­mis­sion­né plus tôt ? Et on­tils fait preuve d’im­par­tia­li­té concer­nant l’an­cien di­rec­teur du CAÉ Georges Ba­haya, en pri­vi­lé­giant des re­la­tions per­son­nelles plu­tôt que pro­fes­sion­nelles ? Paul Du­bé ré­pond : « Georges Ba­haya a été congé­dié le 6 juillet sans mo­tif. Si on n’a pas dé­mis­sion­né, on était en­core ju­ri­di­que­ment res­pon­sable du Centre qui fonc­tion­nait à pleine va­peur. Les chiffres conti­nuaient d’aug­men­ter et les gens ve­naient. Rien n’a chan­gé dans le quo­ti­dien des ser­vices… On ne pou­vait pas dé­mis­sion­ner en juillet et on l’a fait de très bonne foi ».

UN BAILLEUR DE FONDS QUI COUPE LES VIVRES

De son cô­té, IRCC a cor­res­pon­du avec Le Fran­co concer­nant les rai­sons of­fi­cielles de sa dé­ci­sion : « IRCC n’est pas convain­cu que le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion ou les membres prin­ci­paux du CAÉ du Nord de l’Al­ber­ta ont pris les me­sures qui s’im­po­saient au su­jet de la gra­vi­té des al­lé­ga­tions por­tées contre l’an­cien di­rec­teur dans leur ges­tion de la ques­tion et dans leurs dé­cla­ra­tions pu­bliques. En pre­nant des me­sures pour mettre fin à l'ac­cord de contri­bu­tion, IRCC en­voie un mes­sage clair à l'or­ga­ni­sa­tion et à ses clients : nous pre­nons cette ques­tion au sé­rieux et nous at­ten­dons de nos clients qu'ils re­çoivent des ser­vices dans un en­vi­ron­ne­ment sûr, sé­cu­ri­sé, res­pec­tueux et sans har­cè­le­ment ». Paul Du­bé dé­clare avoir com­mu­ni­qué tous les dé­tails à chaque étape de­puis le 29 jan­vier au bailleur de fonds. « J’ai 120 pages de do­cu­men­ta­tion », pré­cise-til. Il dé­plore un manque de dia­logue avec le mi­nis­tère : « Je com­prends la dé­ci­sion si je me mets dans la pers­pec­tive qu’eux ont adop­tée, c’est-à-dire dans la me­sure où le dia­logue a été re­fu­sé. On n’a ja­mais eu la pos­si­bi­li­té de dia­lo­guer afin d’évi­ter les mal­en­ten­dus. Ils sont par­tis d’une per­cep­tion qui n’a ja­mais été contre­dite, car on n’a ja­mais eu l’oc­ca­sion de le faire », dé­clare-t-il. Une en­quête in­terne di­ri­gée par un spé­cia­liste en res­sources hu­maines de­vait avoir lieu au sein du CAÉ, mais ne s’est pas faite. « On a ex­pri­mé le dé­sir de tra­vailler avec IRCC qui avait pro­mis de payer une en­quête in­terne », com­mente M. Du­bé. Une en­quête qui au­rait pu éclair­cir la si­tua­tion.

QUEL AVE­NIR POUR LE CAÉ ?

Pour cer­tains, il y a des rai­sons de res­ter op­ti­miste. « Il y a des dé­marches qui sont faites pour conser­ver les ser­vices et les em­plois. Je pense que les choses vont être faites au­tre­ment », ex­prime Cherif Dial­lo. Le Se­cré­ta­riat fran­co­phone a pré­si­dé une ren­contre le mar­di 23 oc­tobre dans les lo­caux de l’ACFA à Ed­mon­ton (voir notre en­tre­vue avec Marc Ar­nal, pré­sident de l’ACFA pro­vin­ciale), afin de jouer un rôle de co­or­don­na­teur au­près du mi­nis­tère du Tra­vail. Aux dires du pré­sident Marc Ar­nal, il y a moyen à très court terme de sau­ver les meubles et d’ou­vrir une autre en­tente avec le pro­vin­cial à par­tir du 1er jan­vier 2019 ». Une struc­ture de ges­tion se­rait mise en place pour lan­cer une nou­velle de­mande de fi­nan­ce­ment au­près du pro­vin­cial, en­joi­gnant en­suite le fé­dé­ral de faire la même chose. Cette so­lu­tion per­met­trait de main­te­nir les ser­vices of­ferts aux im­mi­grants francophones dans la pro­vince. Les dé­tails se­ront bien­tôt com­mu­ni­qués. Af­faire à suivre !

Les em­ployés du CAÉ reu­nis en 2018 lors de l'AGA

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