UN PRO­JET DE LONGUE HA­LEINE…

Le Franco - - RÉGIONS - PAR LU­CAS PILLERI

Le bi­lin­guisme au ser­vice de l’éco­no­mie. C’est le pa­ri de l’As­so­cia­tion bi­lingue des mu­ni­ci­pa­li­tés de l’Al­ber­ta (ABMA), an­cien­ne­ment Ré­seau Concer­to. Grand pro­jet de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique pour les villes al­ber­taines où le fran­çais tient une place de choix, l’ini­tia­tive du Con­seil de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique (CDÉA) peine tou­te­fois à se concré­ti­ser. À quand la vi­tesse su­pé­rieure ?

Éner­gi­sée par la te­nue du grand ren­dez-vous an­nuel du Ré­seau des villes fran­co­phones et fran­co­philes d’Amé­rique (RVFFA) à Grande Prai­rie en sep­tembre der­nier, l’as­so­cia­tion es­père elle aus­si faire de la fran­co­pho­nie un atout pour les mi­lieux ru­raux.

« Idéa­le­ment, et peut-être qu’éven­tuel­le­ment, il y au­ra un ar­ri­mage entre l’ABMA et le RVFFA, mais ce n’est pas le cas pré­sen­te­ment, pré­cise Étienne Ala­ry, di­rec­teur gé­né­ral du CDÉA. Et rien n’em­pê­che­rait la mise sur pied d’un cir­cuit tou­ris­tique dans le cor­ri­dor de Saint-Al­bert-Mo­rin­ville-Le­gal. » Les villes peuvent ain­si faire par­tie de l’un des deux ré­seaux, ou des deux, se­lon leur choix.

UN PRO­JET AM­BI­TIEUX

L’ABMA a dé­bu­té sous l’ap­pel­la­tion Ré­seau Concer­to en 2010. Le concept est alors dé­ve­lop­pé par Ma­rie-Laure Po­ly­dore, an­cienne di­rec­trice des pro­jets spé­ciaux et de l’en­tre­pre­neu­riat au CDÉA.

Trois axes sont au coeur de l’ini­tia­tive : dé­ve­lop­pe­ment du tou­risme, at­trac­tion de tra­vailleurs qua­li­fiés et d’in­ves­tis­seurs, et dé­ve­lop­pe­ment de pro­jets verts. Pla­mon­don est la pre­mière ville à re­joindre le ré­seau en 2013, bien­tôt sui­vie de Beau­mont, Le­gal, Mo­rin­ville, Bon­ny­ville, Fal­her, Saint-Paul et SaintAl­bert.

En fé­vrier 2018, le Ré­seau Concer­to change de nom et de­vient l’As­so­cia­tion bi­lingue des mu­ni­ci­pa­li­tés de l’Al­ber­ta, une nou­velle ap­pel­la­tion peu convain­cante pour l’ins­ti­ga­trice du pro­jet : « Ce chan­ge­ment a eu lieu pour s’ali­gner sur l’As­so­cia­tion des mu­ni­ci­pa­li­tés bi­lingues du Ma­ni­to­ba. Mais le nom de Ré­seau Concer­to avait plu­sieurs avan­tages : c’est un mot qui n’est ni fran­çais ni an­glais, pro­non­cé de la même fa­çon dans les deux langues, fa­cile à re­te­nir, et qui ren­voie à l’idée de tra­vailler de concert. C’est la mé­ta­phore de l’or­chestre où dif­fé­rents ins­tru­ments s’ac­cordent pour pro­duire une mu­sique com­mune », dé­fend Ma­rie-Laure Po­ly­dore.

En outre, elle s’in­ter­roge sur l’ordre des mots : « Pour­quoi dit-on ‘As­so­cia­tion bi­lingue des mu­ni­ci­pa­li­tés’ et non ‘As­so­cia­tion des mu­ni­ci­pa­li­tés bi­lingues’ ? Ce se­rait plus lo­gique. »

SAINT-AL­BERT QUITTE LE NA­VIRE

Mal­gré l’ajout de plu­sieurs membres, la ville de SaintAl­bert a quant à elle dé­ci­dé de quit­ter l’ABMA en juin der­nier, bien que la page du CDÉA n’ait pas en­core été mise à jour. « Ça m’a fait mal au coeur, car c’est l’un des poids lourds du pro­jet. Ne pas avoir SaintAl­bert dans le ré­seau est une aber­ra­tion, car c’est de là que la fran­co­pho­nie est par­tie dans la pro­vince », com­mente Ma­rie-Laure Po­ly­dore.

Du cô­té de la ville, la rai­son of­fi­cielle in­vo­quée est le manque de temps. « Nous n’avions pas as­sez de res­sources, avance Na­ta­lie Jo­ly, conseillère mu­ni­ci­pale à la ville de Saint-Al­bert. Ça de­mande beau­coup de sou­tien ad­mi­nis­tra­tif de la part des conseillers et ça ne fai­sait que du­pli­quer un tra­vail de pré­ser­va­tion his­to­rique que nous réa­li­sons dé­jà à la ville. »

La dé­ci­sion de Saint-Al­bert, com­mu­ni­quée par voie de lettre, a pris de court le CDÉA qui a or­ga­ni­sé en con­sé­quence une ren­contre en juillet aux cô­tés de l’ACFA de Cen­tral­ta. « La lettre a évi­dem­ment pris le CDÉA par sur­prise, re­con­naît Étienne Ala­ry. La dé­ci­sion a été prise avant que nous puis­sions dis­cu­ter da­van­tage. » En dé­fi­ni­tive, la ville dit vou­loir s’im­pli­quer dans des pro­jets ponc­tuels de l’ABMA sans en faire vrai­ment par­tie.

Mal­gré tout, Na­ta­lie Jo­ly as­sure que l’hé­ri­tage fran­co­phone est pris au sé­rieux à Saint-Al­bert. Et la porte n’est pas com­plè­te­ment fer­mée : « Nous avons une très bonne re­la­tion avec le CDÉA. Nous sen­tons que nous pou­vons en­trer en contact avec eux pour ob­te­nir des res­sources. Mais re­joindre le ré­seau n’est pas une op­tion sur la table pré­sen­te­ment », confirme-t-elle.

L’an­cien maire de SaintAl­bert, No­lan Crouse, se dit « très dé­çu du re­trait de la ville ». D’après lui, le pro­jet est une aven­ture de longue ha­leine qui de­mande pa­tience : « Le pro­jet n’avan­çait pas vite

quand j’étais en poste. C’est un pro­ces­sus de très long terme. On doit être pa­tient. »

TEMPS DE DON­NER UN COUP DE COL­LIER

De la pa­tience, il en faut. D’après Éli­sa Bros­seau, conseillère mu­ni­ci­pale pour la ville de Bon­ny­ville et pré­si­dente de l’ABMA de­puis sep­tembre, la len­teur des pro­grès de l’ABMA pour­rait ex­pli­quer en par­tie le dé­part in­opi­né de Saint-Al­bert. « Ils n’ont pas re­con­nu la va­leur de l’as­so­cia­tion. C’est vrai que je trouve que ça va len­te­ment. Beau­coup d’éner­gie a été dé­pen­sée pen­dant un an pour dis­cu­ter de l’in­cor­po­ra­tion éven­tuelle de l’ABMA, ce qui a ra­len­ti les choses. »

Huit ans après sa créa­tion, l’ABMA en est à son tout pre­mier pro­jet : tra­duire les sites web des villes membres. Mais la nou­velle pré­si­dente compte bien ac­cé­lé­rer la ca­dence : « Le plus im­por­tant, c’est de créer des pro­jets et don­ner de la va­leur aux membres. Je veux qu’on conti­nue et qu’on re­lance le pro­jet », pré­cise-t-elle, en­thou­siaste. À cet égard, une pro­chaine ren­contre ca­pi­tale de­vrait avoir lieu en fé­vrier afin d’éva­luer les be­soins des dif­fé­rents membres.

Si les ré­sul­tats tardent, le jeu en vaut la chan­delle pour l’élue : « Il y a beau­coup de tra­vail, mais c’est une bonne cause. C’est une bonne as­so­cia­tion pour notre pe­tite ville, pour sou­te­nir notre éco­no­mie. » La res­pon­sable loue ici l’ap­proche col­la­bo­ra­tive : « Plus on peut ap­prendre des autres, plus on peut amé­lio­rer nos pro­jets et pro­grammes. » À me­sure d’une ren­contre tous les deux mois par té­lé­con­fé­rence, la der­nière en date da­tant du 13 no­vembre, les dif­fé­rents membres ont en ef­fet l’oc­ca­sion d’échan­ger ré­gu­liè­re­ment. Même ana­lyse pour Ke­vin O’Toole, conseiller mu­ni­ci­pal pour la ville de Grande Prai­rie qui a re­joint l’ABMA en sep­tembre der­nier. Car l’en­jeu est cru­cial : « Grande Prai­rie est une jeune com­mu­nau­té. Beau­coup de gens y em­mé­nagent, ve­nus des quatre coins du monde, no­tam­ment d’Eu­rope et d’Afrique. » Avec 7 500 per­sonnes dont le fran­çais est la langue pre­mière, Grande Prai­rie comp­ta­bi­lise un chiffre re­cord de 10 % de fran­co­phones. « Nous vou­lons nous as­su­rer que notre ville donne les mêmes op­por­tu­ni­tés à tout le monde, comme des ser­vices bi­lingues », cer­ti­fie l’élu.

Grande Prai­rie a même dé­ve­lop­pé un guide de re­lo­ca­li­sa­tion en fran­çais afin d’at­ti­rer en­tre­prises et in­di­vi­dus. Pro­chaine étape, donc : tra­duire le site de la ville. « J’ai­me­rais même ajou­ter une troi­sième langue, pour les Phi­lip­pins ou les In­diens », com­plète Ke­vin O’Toole qui in­siste sur l’im­por­tance de sou­te­nir les mi­no­ri­tés et les nou­veaux ar­ri­vants.

En­fin, Éli­sa Bros­seau sou­ligne à son tour l’im­por­tance de l’ABMA dans le dé­ve­lop­pe­ment des ré­gions ru­rales : « L’ob­jec­tif est de don­ner de la vi­si­bi­li­té, de mon­trer que la fran­co­pho­nie et le bi­lin­guisme existent dans les pe­tits vil­lages de l’Al­ber­ta. » L’ABMA compte au­jourd’hui douze membres : Bon­ny­ville, Le­gal, Grande Prai­rie, Lac La Biche, Pla­mon­don, Gi­roux­ville, Don­nel­ly, Fal­her, Smo­ky Ri­ver, Saint-Paul, Beau­mont et Mo­rin­ville. Les villes de Red Deer, Fort McMur­ray, Woo­dlands et Ed­mon­ton se­raient in­té­res­sées à se joindre au groupe.

Le Guide lo­cal de Grande Prai­rie.

La ville de Saint-Al­bert.

Éli­sa Bros­seau, conseillère mu­ni­ci­pale pour la ville de Bon­ny­ville et pré­si­dente de l'ABMA.

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