DER­RIÈRE L’IN­CI­DENT, UN PLUS LARGE DÉ­BAT ?

Le Franco - - EDMONTON - PAR LU­CAS PILLERI

L’am­biance se fait lourde au Cam­pus Saint-Jean ces der­niers temps. Les pro­pos et le dé­part de Bru­no Mer­cier le 6 dé­cembre ont je­té le trouble. Au-de­là des pe­tites phrases, cet in­ci­dent se­rait-il ré­vé­la­teur de ten­sions plus pro­fondes au sein de l’ins­ti­tu­tion post­se­con­daire, voire de la com­mu­nau­té fran­coal­ber­taine ?

In­ter­ro­gé deux se­maines après les faits par Le Fran­co, Bru­no Mer­cier re­vient sur l’in­ci­dent. « J’ai po­sé une ques­tion que j’avais écrite mot pour mot et que j’ai po­sée au doyen : quand est-ce que la di­ver­si­té pré­vaut sur la qua­li­té ? Cette ques­tion a été per­çue comme ra­ciste. C’est vrai que j’ai ajou­té un com­men­taire qui n’a pas ai­dé en di­sant que j’ai de la mi­sère à em­ployer les gens de Saint-Jean dans le contexte cultu­rel al­ber­tain. C’est mal sor­ti, ça sonne mal », re­con­naît-il. L’an­cien pré­sident du conseil philanthropique se dit vic­time de la vin­dicte pu­blique. « J’ai été je­té aux lions, il y a eu un tri­bu­nal contre moi, j’ai été ju­gé et trou­vé cou­pable sans être présent. J’ai de­man­dé des réunions et des ren­contres pour es­sayer de cal­mer la si­tua­tion et ça m’a été re­fu­sé », dé­fend-il. Bru­no Mer­cier as­sure avoir vou­lu en­ta­mer un plus large dé­bat : « Je vou­lais com­men­cer une conver­sa­tion sur la fa­çon de ré­con­ci­lier les nou­veaux ar­ri­vants et ceux qui sont ici de­puis long­temps. » Car pour le dé­mis­sion­naire, un ma­laise pèse. « Les nou­veaux ar­ri­vants ont sou­vent, j’ai l’im­pres­sion, une cer­taine crainte et sont sur la dé­fen­sive quand ils ar­rivent. Et en même temps, les gens qui sont ici de­puis très long­temps peuvent avoir une peur des nou­veaux ar­ri­vants et du chan­ge­ment. Il faut trou­ver un moyen de ré­con­ci­lier les deux. »

UNE MU­TA­TION DE LA SO­CIÉ­TÉ QUI IN­QUIÈTE CER­TAINS ?

L’in­ter­ven­tion de Bru­no Mer­cier lors du fo­rum au­rait été mo­ti­vée par des in­quié­tudes por­tées à son at­ten­tion. « En par­lant à des gens à Saint-Jean, j’ai en­ten­du que plu­sieurs ne se sentent plus chez eux à cause du chan­ge­ment. Les gens se sentent pous­sés de­hors. Le chan­ge­ment est tou­jours dif­fi­cile, et j’en­cou­rage le chan­ge­ment, mais je vois qu’il cause des pro­blèmes. » Pour lui, les dif­fé­rences cultu­relles ne sont pas ano­dines : « La fa­çon de tra­vailler dans un contexte ca­na­dien n’est pas ap­prise. Ça ne veut pas dire qu’il faut se conver­tir, mais il faut qu’il y ait une ren­contre pour que tout le monde puisse en ti­rer avan­tage. » Les chan­ge­ments qui opèrent au sein du Cam­pus Saint-Jean au cours des der­nières an­nées semblent être au coeur du pro­blème. « Avant, il y avait peut-être deux nou­veaux ar­ri­vants, au­jourd’hui c’est la moi­tié. Ça donne une ri­chesse à Saint-Jean, mais il faut trou­ver une fa­çon de ré­con­ci­lier tout le monde pour qu’on puisse bien se com­prendre, qu’on puisse faire en sorte que ceux qui sont dé­jà là se sentent chez eux et que ceux qui ar­rivent se sentent ac­cueillis. » Der­rière les pro­pos et le dé­part de Bru­no Mer­cier se ca­che­rait donc ce dé­bat ré­cur­rent entre une com­mu­nau­té ou­verte aux chan­ge­ments dé­mo­gra­phiques et cultu­rels, et une com­mu­nau­té plus crain­tive. Un su­jet sen­sible qu’il faut abor­der avec des pin­cettes : « Il faut tel­le­ment faire at­ten­tion à ce qu’on dit qu’on ne peut presque plus le dire. Les gens qui ont plus de mi­sère à s’ex­pri­mer ne peuvent plus être en­ten­dus, car ils ont tel­le­ment peur de vivre ce que je suis en train de vivre. Ils ne sont pas ra­cistes. Les choses changent et ils veulent juste com­prendre com­ment ils peuvent faire par­tie du chan­ge­ment et être confor­tables. » Bru­no Mer­cier se dit sur­pris de l’am­pleur des ré­ac­tions. « J’ai tou­ché un nerf très, très sen­sible. Je ne pen­sais pas que c’était aus­si sen­sible et qu’il y au­rait trois pé­ti­tions écrites aus­si­tôt, une par l’ad­mi­nis­tra­tion, une par les en­sei­gnants, et une par les étu­diants. La ma­jo­ri­té d’entre eux n’étaient pas pré­sents dans la salle, ils ont tous si­gné ça sur des ouï-dire. Une di­zaine de per­sonnes m’ont ap­pe­lé pour me dire que j’avais com­plè­te­ment rai­son, mais ils ont peur des ré­per­cus­sions. Cer­taines per­sonnes ne peuvent pas faire par­tie de la conver­sa­tion, car les mots doivent être choi­sis avec tel­le­ment de pré­cau­tion », ex­prime-t-il.

DEUX VI­SIONS QUI S’AF­FRONTENT ?

Si le doyen Pierre-Yves Moc­quais re­con­naît que le Cam­pus SaintJean a for­te­ment chan­gé ces der­nières an­nées, pou­vant sus­ci­ter des in­quié­tudes, voire des mé­con­ten­te­ments, le res­pon­sable se veut in­clu­sif et ras­sem­bleur. « Cer­taines per­sonnes ne com­prennent pas l’évo­lu­tion de la so­cié­té ca­na­dienne. Il y a une trans­for­ma­tion, ana­lyse-t-il. Il n’y a pas si long­temps, vers la fin des an­nées 1970 et en­core au dé­but des an­nées 1980, l’ins­ti­tu­tion était es­sen­tiel­le­ment blanche et la di­ver­si­té eth­nique n’était pas grande. La po­pu­la­tion était en grande ma­jo­ri­té fran­co­phone, alors qu’au­jourd’hui la ma­jo­ri­té des étu­diants sont is­sus de l’im­mer­sion avec une forte com­po­sante d’étu­diants in­ter­na­tio­naux et is­sus de l’im­mi­gra­tion. Cer­taines per­sonnes n’ap­pré­cient peut-être

« JE VOU­LAIS COM­MEN­CER UNE CONVER­SA­TION SUR LA FA­ÇON DE RÉ­CON­CI­LIER LES NOU­VEAUX AR­RI­VANTS ET CEUX QUI SONT ICI DE­PUIS LONG­TEMPS. »

- BRU­NO MER­CIER, AN­CIEN PRÉ­SIDENT DU CONSEIL PHILANTHROPIQUE

pas ces chan­ge­ments. Le chan­ge­ment en­traîne tou­jours des ré­sis­tances. » Bru­no Mer­cier se se­rai­til donc fait le porte-voix de ces in­quié­tudes ? « Je pense qu’il y a deux vi­sions et qu’il faut un ma­riage de ces deux vi­sions. Mais des gens sont tel­le­ment an­crés dans leur vi­sion qu’ils ne veulent même pas en­tendre le reste. Le chan­ge­ment rend cer­taines per­sonnes très in­con­for­tables au Cam­pus Saint-Jean. Les gens se sentent tous me­na­cés d’une ma­nière ou d’une autre, qu’on soit nou­vel ar­ri­vant ou ici de longue date », avance l’an­cien pré­sident du conseil philanthropique. Le dé­mis­sion­naire voit même plus large et consi­dère le Cam­pus comme un re­flet de la so­cié­té ca­na­dienne. Il éta­blit un lien entre l’in­ci­dent au Cam­pus et les pro­blèmes vé­cus dans la com­mu­nau­té, no­tam­ment les dif­fi­cul­tés ren­con­trées au Centre d’ac­cueil et d’éta­blis­se­ment, ain­si que le chan­ge­ment de nom pro­po­sé de l’ACFA [pas­ser de l’As­so­cia­tion ca­na­dienne-fran­çaise de l’Al­ber­ta à l’As­so­cia­tion de la com­mu­nau­té fran­co­phone de l’Al­ber­ta pour être plus in­clu­sif des nou­velles po­pu­la­tions]. « Cer­taines per­sonnes ne se voient plus re­pré­sen­tées dans la com­mu­nau­té. Il y a des ten­sions. Le Cam­pus est une très belle ré­flexion de la so­cié­té en gé­né­ral. Saint-Jean est exac­te­ment ce que le Ca­na­da de­vrait être, une so­cié­té où tout le monde est ca­pable de mon­ter à son meilleur ni­veau. Mais il y a du tra­vail à faire. L’uni­ver­si­té est un bon en­droit pour avoir la conver­sa­tion. Je com­prends que les gens se sentent me­na­cés par mes com­men­taires, mais de l’autre cô­té, d’autres se sentent me­na­cés que les nou­veaux ar­ri­vants prennent leur place dans la so­cié­té en gé­né­ral. » Pierre-Yves Moc­quais, lui, se veut ras­su­rant : « Au Cam­pus Saint-Jean, la di­ver­si­té est consi­dé­rée comme une ri­chesse, un fait, une réa­li­té. La ré­ac­tion d’in­di­gna­tion qui a sui­vi le montre. Notre de­vise ‘Uni­té, di­ver­si­té, uni­ver­si­té’ est par­ta­gée par une ma­jo­ri­té écra­sante du Cam­pus. Qu’il y ait des gens qui se sentent mal à l’aise, ça fait par­tie de l’évo­lu­tion des choses. » LA VA­LEUR DE LA DI­VER­SI­TÉ POIN­TÉE DU DOIGT Bru­no Mer­cier ex­plique avoir dé­mis­sion­né pour cal­mer les es­prits. Une dé­ci­sion ju­gée sage par le doyen qui a condam­né ses pro­pos dans une lettre dif­fu­sée au­près des étu­diants et des pro­fes­seurs le 3 dé­cembre : « En pré­ten­dant sou­le­ver des ques­tions re­la­tives à la qua­li­té et à la com­pé­tence en re­la­tion avec les ques­tions de di­ver­si­té, de telles dé­cla­ra­tions ra­vivent les spectres de la dis­cri­mi­na­tion et du ra­cisme, de ces can­cers in­si­dieux qui rongent une com­mu­nau­té ou un sys­tème de l’in­té­rieur et peuvent le me­ner à sa perte. De telles dé­cla­ra­tions ne peuvent en au­cun cas être jus­ti­fiées ou igno­rées. » Certes, le doyen n’était pas présent lors de la con­fé­rence du 29 no­vembre, mais il as­sure que des dé­cla­ra­tions si­mi­laires ont été ré­ité­rées en sa pré­sence. « Je tiens à af­fir­mer ici et à rap­pe­ler à toutes et à tous que ce qui fait l’une des grandes ri­chesses du cam­pus SaintJean, c’est pré­ci­sé­ment sa di­ver­si­té », a-t-il te­nu à sou­li­gner. De son cô­té, Bru­no Mer­cier s’in­ter­roge tou­jours sur la re­la­tion entre di­ver­si­té et qua­li­té : « Dans beau­coup de sec­teurs, on parle de di­ver­si­té. Je suis com­plè­te­ment d’ac­cord, mais à quel point la di­ver­si­té l’em­porte sur la qua­li­té ? Je ne fais pas de ju­ge­ment, je pose sim­ple­ment la ques­tion. » Le doyen voit là une fausse in­ter­ro­ga­tion. « Nous avons des pro­fes­seurs de tout pre­mier ordre, la qua­li­té de la re­cherche s’est amé­lio­rée au cours des quatre der­nières an­nées, lar­ge­ment parce que nous avons eu un re­nou­vel­le­ment du corps pro­fes­so­ral. » Le dé­bat se ferme-t-il avec le dé­part de Bru­no Mer­cier ? « J’ai­me­rais que les gens fassent par­tie de la conver­sa­tion, qu’ils conti­nuent de sup­por­ter Saint-Jean parce que c’est une vraie perle au mi­lieu de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta, j’es­père que Saint-Jean se­ra un lieu où des conver­sa­tions dif­fi­ciles puissent avoir lieu », dé­clare le dé­mis­sion­naire. Con­trai­re­ment à ce que d’autres sources ont pu af­fir­mer, au­cune en­quête n’est en cours au Cam­pus Saint-Jean. Se­lon le doyen, au­cun mou­ve­ment ne s’est ma­ni­fes­té de­puis le dé­part de Bru­no Mer­cier. Les es­prits échauf­fés sem­ble­raient donc s’être cal­més avant les fêtes. Est-ce l’ef­fet de la trêve de Noël, ou le dé­bat est-il dé­fi­ni­ti­ve­ment clos ?

« [...] CER­TAINES PER­SONNES N’AP­PRÉ­CIENT PEUT-ÊTRE PAS CES CHAN­GE­MENTS. LE CHAN­GE­MENT EN­TRAÎNE TOU­JOURS DES RÉ­SIS­TANCES »

- PIERRE-YVES MOC­QUAIS, DOYEN DU CAM­PUS SAINT-JEAN

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