ÉCOU­TER, LIRE, TOU­CHER, CUI­SI­NER, FÊ­TER... À TERRE-NEUVE ET AU LABRADOR

MUS­KRAT FALLS. CETTE CHUTE, AU­JOURD’HUI SY­NO­NYME DE BAR­RAGE HY­DRO­ÉLEC­TRIQUE, EST AU COEUR D’UN FLEUVE QUI EST LE COEUR DU LABRADOR.

Le Gaboteur - - La Une -  Un texte de Jean-Pierre Ar­bour 

Mis­ta Shi­pu (In­nu) – La Grande Ri­vière comme l’ap­pellent tou­jours les gens du Labrador – a été un temps nom­mé Ha­mil­ton, d’après sir Charles Ha­mil­ton, gou­ver­neur de Terre-Neuve en 1821, et re­bap­ti­sé Chur­chill en l’hon­neur de sir Wins­ton Chur­chill par le Pre­mier mi­nistre Jo­seph Small­wood en 1965. Voie d’en­trée sou­ve­raine au coeur du ter­ri­toire, bien peu d’Eu­ro­péens l’ont em­prun­tée jus­qu’à tard dans le 19e siècle. Bien sûr il y a eu une brève pé­riode d’ex­plo­ra­tion fran­çaise du ter­ri­toire au dé­but du Ré­gime fran­çais et c’est aus­si au 17e siècle que des mar­chands fran­çais quittent le Qué­bec vers l’est en lon­geant la rive nord jus­qu’à la côte sud du Labrador.

Le gou­ver­ne­ment de la Nou­velle-France leur ac­corde alors des sei­gneu­ries ou conces­sions; celle de la

Baye des es­qui­maux in­cluait en 1749 un im­mense ter­ri­toire, presque 3 fois la su­per­fi­cie de la Gas­pé­sie, et en­glo­bait la Baie de Mel­ville. Mais après le trai­té d’Utrecht, bien peu de traces des Fran­çais res­te­ront dans la ré­gion. L’ac­ti­vi­té, fran­çaise ou an­glaise, s’est tou­jours li­mi­tée au lit­to­ral et ce jus­qu’à la fin du 19e siècle.

Tous ces bou­le­ver­se­ments ce­pen­dant ont peu af­fec­té les vé­ri­tables ha­bi­tants de ce dur et im­mense ter­ri­toire, les In­nus, qui ha­bitent cette terre de­puis plus de 2000 ans. Lorsque j’in­ter­pel­lais un jeune In­nu dans les rues du vil­lage de She­shat­shiu, 1300 ha­bi­tants, près de Hap­py Val­ley-Goose Bay avec un : « Where are you from (d’où viens­tu) ? », je me fai­sais sou­vent ré­pondre en fran­çais «Je viens de Ma­lio­te­nan (près de Sept-Îles), de Mas­teiou­latsh (près de Chi­cou­ti­mi), de Ma­ti­me­kosh (près de Shef­fer­ville) ». Des mil­liers de ki­lo­mètres entre chaque vil­lage, et au-de­là des fron­tières pro­vin­ciales.

Je me suis de­man­dé un jour comment ils voya­geaient avant l’avè­ne­ment de la route. Il n’y a au­jourd’hui en­core qu’une route pour se rendre au Labrador: l’in­fâme route 359 au nord de Baie-Co­meau qui re­lie la ré­cente au­to­route 500, la Trans­la­bra­do­rienne. La ré­ponse: par les ri­vières.

On com­prend l’at­ta­che­ment que les In­nus ont pour Mis­ta Shi­pu. Cette ri­vière est my­thique: la plus belle, la plus longue et la plus ma­jes­tueuse par­mi les plus de 150 ri­vières ma­jeures du Labrador. D’Est en Ouest 856 km, jus­qu’à la source du lac Ashua­ni­pi, à la fron­tière du Qué­bec et du Labrador.

Dans la fo­rêt en ca­not

Dans un pays où l’agriculture et l’éle­vage sont in­exis­tants, l’ac­cès à la fo­rêt de­vient im­pé­ra­tif pour la survie. La fo­rêt bo­réale au Labrador est le garde-man­ger de la po­pu­la­tion. Et aux la­ti­tudes où le ter­ri­toire du Labrador se si­tue vous trou­vez une fo­rêt im­pé­né­trable, aux sous-bois in­ex­tri­cables, aux ma­rais et tour­bières hu­mides, ac­ces­sible oui en hi­ver, mais sur de courtes dis­tances. On y pé­nètre sur­tout en été et en au­tomne en ca­not, comme on le fait de­puis des mil­lé­naires.

Pour ce qui est des In­nus, il faut com­prendre leur amour de la li­ber­té

et leur plai­sir à vi­si­ter les membres éloi­gnés de leur com­mu­nau­té. Et la dis­tance dans tout ça! Peu im­porte quand on a tout le temps et que l’on se sent libre de par­cou­rir le ter­ri­toire.

Ima­gi­nez le voyage qui se ré­pète chaque an­née de­puis des temps im­mé­mo­riaux : en août, les In­nus fran­co­phones de Ma­lio­te­nam se ras­semblent sur la rive de la ri­vière Moi­sie près de Sept-Îles, on at­tend le na­vire mar­chand qui ap­por­te­ra le ma­té­riel et les pro­vi­sions, on achète le né­ces­saire à cré­dit pour pas­ser l’hi­ver en fo­rêt.

Du­rant l’at­tente de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment, on fa­brique des ca­nots. Puis c’est le dé­part, 410 ki­lo­mètres à pa­gayer franc nord, sui­vi de por­tages pour re­joindre le lac Ashua­ni­pi, source de la Grande Ri­vière; en­suite sa des­cente vers l’ouest, jus­qu’à l’em­bou­chure et les quar­tiers d’hi­ver à She­shat­shui.

Le pé­riple du prin­temps

Au prin­temps, le re­tour à la ré­si­dence per­ma­nente sur la Basse Côte-Nord ou un autre pé­riple jus­qu’à la côte at­lan­tique par la Baie de Mel­ville pour la pêche au sau­mon. Un pé­riple de plus de 1200 ki­lo­mètres. Une vie dure, libre, en sym­biose avec Mis­ta Shi­pu. Il faut avoir connu un por­tage pour com­prendre l’émo­tion qui vous étreint quand on peut en­fin mettre de nou­veau à l’eau le ca­not et le char­ger de ma­té­riel.

Li­sez ce bref ré­cit ti­ré d’un livre écrit en mon­ta­gnais par Mon­sieur Ma­thieu Mes­te­na­peu An­dré, né le 3 mars 1904 à Ua­pas­kush au Labrador sur le ter­ri­toire de chasse an­ces­tral.

«On avance en ca­not jus­qu’au pre­mier por­tage, en amont. Pour se his­ser avec le ca­not jus­qu’aux eaux calmes, on ins­talle le long des es­car­pe­ments ro­cheux de so­lides cordes. Il faut ici tra­ver­ser la ri­vière pour se rendre au por­tage. Il dure trois ou quatre jours. Puis il faut faire deux voyages en ca­not, l’un pour le ma­té­riel, l’autre pour les membres de la fa­mille avec tout le né­ces­saire pour éri­ger le cam­pe­ment. Au cours du voyage sur la Mi­sh­ta Shi­pu, on pêche le sau­mon pour se nour­rir. On fa­brique des har­pons avec les tiges de fer qu’on ne manque ja­mais d’em­por­ter et qu’on ins­talle au bout d’une perche so­lide: on har­ponne le sau­mon la nuit à la lueur de flam­beaux faits en écorce de bou­leau. L’homme de­vait por­ter deux cent qua­rante livres de char­ge­ment à dos du­rant un de­mi-mille sans ar­rêt. Il com­men­çait à six heures du ma­tin jus­qu’à six heures du soir... Quant à la femme, elle trans­por­tait un sac de farine et deux seaux de graisse, l’équi­valent de cent livres, et ce­la, en plus de faire la cui­sine, sur­veiller les en­fants, faire la les­sive, rac­com­mo­der le linge et faire le pain. Elle ne se cou­chait ja­mais avant dix heures du soir. Elle était la pre­mière à se le­ver pour pré­pa­rer le dé­jeu­ner, ha­biller les en­fants et plier les ba­gages. Puis on dé­fai­sait la tente pour avan­cer tou­jours plus loin... Nul ne se plai­gnait ni de fa­tigue, ni de dou­leurs. » (Moi « Mes­te­na­peu », Édi­tion Ino, 1984, Sept-Îles, 1984, pp. 13-16)

Oui, une vie dure, mais as­su­mée, avec la cer­ti­tude que de mou­vance en mou­vance, Mis­ta Shi­pu, en­tière et in­tacte, exis­te­ra pour les nom­breuses gé­né­ra­tions à ve­nir.

An­goisse, co­lère, in­com­pré­hen­sion

On com­prend mieux main­te­nant toute l’an­goisse et la co­lère que res­sent la po­pu­la­tion lo­cale lors­qu’ils voient pré­sen­te­ment la dé­sin­vol­ture avec la­quelle les di­ri­geants du chan­tier Mus­krat Falls em­poi­sonnent au mé­thyl­mer­cure leur pré­cieuse ri­vière. Les ré­si­dents de notre ré­gion sont per­plexes de­vant ce lais­ser-al­ler de nos di­ri­geants dans la pro­tec­tion de la ri­vière. In­com­pré­hen­sion de part et d’autre.

Choc des cultures? In­dif­fé­rence? In­com­pé­tence ? Mon­sieur Ma­thieu Mes­te­na­peu An­dré, dans le livre ci­té plus haut, nous offre peut-être une ré­ponse pré­mo­ni­toire dans le pas­sage qui suit, écrit en 1984:

« Au­tre­fois, nous avions un grand res­pect en­vers le gou­ver­ne­ment sans l’avoir ja­mais connu et nous n’en at­ten­dions que du bien... Nous avions foi en son aide... Mais nous avons vite dé­chan­té. Ce gou­ver­ne­ment men­tait sous des ap­pa­rences d’apôtre. Il nous a tous trom­pés. Au­jourd’hui, les In­diens s’ouvrent les yeux...» (Ibid, p. 105).

En­tre­temps, je conti­nue de m’émer­veiller de la beau­té de la Grande Ri­vière dont on peut ad­mi­rer la ma­jes­té en par­cou­rant à quelques pas de l’École Bo­réale, où j’en­sei­gnais, le sen­tier qui longe ses rives. Et quand je re­gar­dais mes élèves, les jeunes Ca­na­diens fran­çais qui m’ar­ri­vaient de King­ston ou de Ga­ge­town, les pe­tits des­cen­dants des Mé­tis Fou­quets, Mi­che­lin et Chiasson de la ré­gion, les si­len­cieux et ré­ser­vés In­nus fran­co­phones qui dis­pa­rais­saient su­bi­te­ment de la classe le temps d’une chasse, je me di­sais que mon cur­ri­cu­lum fait très peu de place à Mis­ta Shi­pu, élé­ment iden­ti­taire par ex­cel­lence des fran­co­phones de la ré­gion.

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