Éric Fontaine et Syl­vie Ni­co­las ont pas­sé plu­sieurs mois à Terre-Neuve. Sans ja­mais y mettre les pieds.

L’AN­GLAIS TERRE-NEU­VIEN EST DIF­FI­CILE À COM­PRENDRE, MÊME POUR LES AN­GLO­PHONES. IMA­GI­NEZ LE TRA­DUIRE EN FRAN­ÇAIS. MIS­SION IM­POS­SIBLE? TÉ­MOI­GNAGES DE TRA­DUC­TEURS QUI SE SONT ME­SU­RÉS À CE CASSE-TÊTE.

Le Gaboteur - - Sommaire -  Une texte de Ja­cinthe Trem­blay, avec la col­la­bo­ra­tion d’Anaïs Hé­brard 

Éric Fontaine connait les moindres brins d’herbe d’un pe­tit vil­lage in­su­laire de la côte sud de Ter­re­Neuve en voie de fer­me­ture. Les pubs de St. John’s n’ont au­cun se­cret pour Syl­vie Ni­co­las. Ja­mais, ces Qué­bé­cois n’ont mis les pieds dans la pro­vince.

C’est en tra­dui­sant Sweet­land, de Mi­chael Crum­mey, pa­ru en 2017 chez Lé­méac sous le même titre, qu’Éric Fontaine a ac­quis une connais­sance pro­fonde de la ru­ra­li­té terre-neu­vienne. Syl­vie Ni­co­las a bam­bo­ché

l’ur­ba­ni­té de la ca­pi­tale le temps de deux ro­mans de Joel Tho­mas Hynes : Down to the Dirt et Right Away Mon­day, de­ve­nus chez Qué­bec Amé­rique

La neu­vième per­sonne du sin­gu­lier

et Lun­di sans faute.

Mal­gré les dif­fé­rences de plumes de Crum­mey et de Hynes et des mi­lieux où se dé­roulent leurs ro­mans, leur tra­duc­tion fran­çaise a don­né des casse-tête si­mi­laires à Éric Fontaine et Syl­vie Ni­co­las: le choix du fran­çais dans la nar­ra­tion et les dia­logues, la fran­ci­sa­tion des noms de lieux, les ju­rons et l’adap­ta­tion cultu­relle de leur hu­mour.

Je­sus, quel fran­çais !

Les per­son­nages des deux auteurs parlent l’an­glais de leur coin de Ter­re­Neuve, voire même de leur coin de rue. Ni an­glais stan­dard, donc, ni même le même «New­found­lan­dish». Le choix du fran­çais et même de l’ac­cent, pour les dia­logues, est un des pre­miers dé­fis de la tra­duc­tion. Et ce choix est en très grande par­tie gui­dée par le lec­to­rat cible des mai­sons d’édi­tion.

Lé­méac, l’édi­teur du Sweet­land de Crum­mey, sou­haite re­joindre à la fois les pu­blics qué­bé­cois et fran­çais. Son tra­duc­teur Éric Fontaine a res­pec­té cette contrainte en créant lit­té­ra­le­ment une langue pour son per­son­nage prin­ci­pal, Moses Sweet­land, et celle des autres ha­bi­tants de l’île, qui s’ex­priment dans une langue achu­rée où l’on fait sau­ter les pré­po­si­tions et cham­boule l’ordre des mots.

« Sa langue est le fruit d’une longue et pa­tiente re­cherche. Le phra­sé de Moses, je l’ai em­prun­té à Louis-Fer­di­nand Cé­line (l’ar­got en moins). Et, si je me suis éga­le­ment ins­pi­ré du par­ler qué­bé­cois et du chiac (Pour

sûr, de France Daigle), il ne fal­lait pas que Moses parle comme un Qué­bé­cois ni comme un Aca­dien. C’est pour cette rai­son que sa langue n’est pas mâ­ti­née d’an­glais. Elle est ar­chaï­sante, comme lorsque, à la fin de la pre­mière par­tie, je tra­duis « I don’t doubt but I will be» par «Je suis pas en doute», a ex­pli­qué Éric Fontaine.

Qué­bec Amé­rique a fait un choix dif­fé­rent s’est im­po­sé pour la tra­duc­tion des deux pre­miers ro­mans de Joel Tho­mas Hynes. « Nor­mand de Bel­le­feuille, le di­rec­teur de la tra­duc­tion de cette mai­son, et moi avons dès le dé­part conve­nu que Hynes de­vait être tra­duit en joual qué­bé­cois», a confié Syl­vie Ni­co­las. «De plus, comme le ro­man Right Away

Mon­day compte, par­mi ses quatre nar­ra­teurs, un per­son­nage fé­mi­nin, Mo­ni­ca, au ni­veau de langue et à l’ac­cent très par­ti­cu­lier, j’ai uti­li­sé dans son cas des tour­nures de phrases et des ex­pres­sions de la Gas­pé­sie, ma ré­gion na­tale», a-t-elle pré­ci­sé.

Les deux tra­duc­teurs ont aus­si eu à adap­ter dans les fran­çais res­pec­tifs de leurs pa­ra­mètres lin­guis­tiques les nom­breux ju­rons qui ponc­tuent les conver­sa­tions des in­su­laires de Sweet­land et des ur­bains de Lun­di sans faute. On se choque et on s’étonne dans le Crum­mey en fran­çais avec des «Bor­del de merde» et « Nom de Dieu ! » pen­dant qu’on est en criss, en os­ti et en câ­lisse dans

Lun­di sans faute. Chez Hynes, les per­son­nages sont aus­si en « sa­cre­ment » et Mo­ni­ca adore uti­li­ser le ju­ron « ch­ris­tie ».

Coups de coeur

Éric Fontaine a mis près d’un an à tra­duire Sweet­land. Syl­vie Ni­co­las a pas­sé six mois dans l’uni­vers de Joel Tho­mas Hynes pour Lun­di sans

faute. Tous deux sont res­sor­tis de ce tra­vail avec une pro­fonde af­fec­tion pour leurs per­son­nages, pour un pro­fond res­pect pour ces auteurs et pour l’en­vie de mettre un jour les pieds à Terre-Neuve, pour vrai.

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