TRA­VAILLEURS IN­TER­PRO­VIN­CIAUX Qui gagne perd ?

PAR­TIR TRA­VAILLER EN AL­BER­TA OU AILLEURS AU CA­NA­DA, RE­VE­NIR, ET RE­PAR­TIR... CES AL­LÉES ET VE­NUES ENTRE LA MAI­SON ET UN BOU­LOT LOIN­TAIN RYTHMENT LE QUO­TI­DIEN DE BEAU­COUP DE FA­MILLES DE LA PRO­VINCE ET D’AILLEURS DANS LE MONDE. LA SO­CIO­LOGUE BAR­BA­RA NEIS DIR

Le Gaboteur - - Société -  Un texte de Aude Pi­doux 

Au Ca­na­da at­lan­tique, Ter­re­Neuve-et-Labrador est la pro­vince qui compte la plus grande pro­por­tion de tra­vailleurs dont le re­ve­nu pro­vient d’une autre pro­vince, qu’il s’agisse de pê­cheurs qui pro­fitent de leurs pé­riodes d’in­ac­ti­vi­té pour com­plé­ter leur re­ve­nu sur des chan­tiers du conti­nent ou d’ou­vriers qui vont où ils trouvent du tra­vail pour des pé­riodes plus ou moins longues. En 2012, dans cer­taines ré­gions ru­rales de la pro­vince, les tra­vailleurs in­ter­pro­vin­ciaux re­pré­sen­taient jus­qu’à 19% de la po­pu­la­tion ac­tive.

Quelles sont les consé­quences de cette « mo­bi­li­té géo­gra­phique pour le tra­vail» sur les gens, les fa­milles et la so­cié­té? C’est la ques­tion que se posent de­puis 2012 Bar­ba­ra Neis, pro­fes­seure de so­cio­lo­gie à l’Uni­ver­si­té Me­mo­rial, et les 45 cher­cheurs ca­na­diens et in­ter­na­tio­naux qui tra­vaillent sur le pro­jet On the Move Part­ner­ship (Par­te­na­riat en mou­ve­ment).

De l’âge d’or...

Les com­pa­gnies pé­tro­lières com­mencent à faire ve­nir des tra­vailleurs en Al­ber­ta à par­tir de 2005 en­vi­ron. Jus­qu’au mi­lieu des an­nées 2010, alors que le prix du pé­trole at­teint des som­mets, elles or­ga­nisent des vols no­li­sés et paient les al­ler-re­tour ré­gu­liers entre les chan­tiers et leur ré­si­dence,

une or­ga­ni­sa­tion du tra­vail com­mu­né­ment ap­pe­lée le Fly In/Fly Out (na­vet­tage en fran­çais). « À cette époque, ex­plique Bar­ba­ra Neis, les tra­vailleurs fai­saient de longues heures pour un sa­laire éle­vé et étaient lo­gés et nour­ris. Même les tra­vailleurs peu qua­li­fiés pou­vaient re­ce­voir un bon sa­laire et se faire payer leurs dé­pla­ce­ments en avion et le lo­ge­ment. »

De re­tour chez eux, beau­coup de tra­vailleurs ont donc de l’ar­gent à dé­pen­ser : grandes mai­sons et gros ca­mions com­mencent à es­sai­mer dans des ré­gions jusque-là plu­tôt mo­destes. «Dans la pé­nin­sule de Bu­rin, donne en exemple Bar­ba­ra Neis, on constate que la ré­gion forme plus d’ou­vriers qua­li­fiés qu’elle n’a d’em­plois pour ceux-ci. Ces ou­vriers vont tra­vailler ailleurs au Ca­na­da et dé­pensent leur ar­gent sur la pé­nin­sule, entre autres. La ré­gion dé­pend de ce qu’ils gagnent.» En outre, ces tra­vailleurs in­ter­pro­vin­ciaux en­grangent des re­ve­nus consé­quents qui bé­né­fi­cient à la pro­vince: en­vi­ron un mil­liard de dol­lars en 2012!

Tant que tout va bien, beau­coup de fa­milles semblent trou­ver suf­fi­sam­ment d’avan­tages à leur si­tua­tion pour sup­por­ter la sé­pa­ra­tion et l’iso­le­ment. Mais que se passe-t-il quand ça ne se dé­roule pas comme pré­vu? C’est une des ques­tions étu­diées par Par­te­na­riat en mou­ve­ment.

À l’ère noire

La chute des prix du pé­trole, en 2015, a ain­si eu un fort im­pact sur Ter­re­Neuve-et-Labrador et sur les gens tra­vaillant dans ce sec­teur. «Cer­tains ont per­du leur em­ploi, d’autres ont chan­gé de bou­lot et d’autres en­core ont conser­vé leur tra­vail, mais ne peuvent plus se per­mettre de re­ve­nir dans la pro­vince: les com­pa­gnies pé­tro­lières se font plus ré­ti­centes à payer les voyages et le lo­ge­ment. Cer­taines per­sonnes qui ont vé­cu une baisse de leur re­ve­nu se sont ain­si re­trou­vées en quelque sorte coin­cées en Al­ber­ta», re­late Bar­ba­ra Neis.

La nais­sance d’un en­fant, une ma­la­die dans la fa­mille ou un ac­ci­dent de tra­vail sont au­tant d’évé­ne­ments qui peuvent rendre la vie des tra­vailleurs mo­biles dif­fi­cile. Dans ce der­nier cas, faut-il ef­fec­tuer la ré­édu­ca­tion en Al­ber­ta, où elle se­ra gra­tuite, et y faire ve­nir la fa­mille, ou ren­trer à Ter­re­Neuve pour être près de ses proches et la payer de sa poche?

«Cer­taines per­sonnes pensent que ce type de mo­bi­li­té pro­fes­sion­nelle est la meilleure ma­nière de sou­te­nir les com­mu­nau­tés ru­rales de Ter­re­Neuve. Les gens aug­mentent leur re­ve­nu, c’est bien. Mais ce­la en­gendre aus­si des coûts. Et qui en paie les frais ? Les com­merces tirent pro­fit par leurs ventes des ef­forts de ces tra­vailleurs et de leurs fa­milles, et la pro­vince et les mu­ni­ci­pa­li­tés en pro­fitent sous forme d’im­pôts ou de taxes fon­cières, mais elles n’offrent pas for­cé­ment de ser­vices adap­tés en re­tour», ob­serve la so­cio­logue.

«En ma­tière de ré­édu­ca­tion après un ac­ci­dent, de san­té com­mu­nau­taire, de garde des en­fants, il y a beau­coup à faire», dit Bar­ba­ra Neis. «Cer­tains grands-pa­rents s’oc­cupent de leurs pe­tits-en­fants pen­dant que leurs pa­rents tra­vaillent dans une autre pro­vince, mais nous ne pen­sons pas qu’ils re­çoivent le moindre soutien for­mel, sou­ligne-t-elle. Il n’existe pas de po­li­tique pro­vin­ciale vi­sant à étu­dier l’éten­due, les formes, les coûts et les bé­né­fices de la mo­bi­li­té in­ter­pro­vin­ciale et à ré­pondre aux causes et aux dé­fis de cette der­nière.»

«Jus­qu’il y a quelques an­nées, le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial n’avait pas de sta­tis­tiques sur la mo­bi­li­té des tra­vailleurs. Quant aux mu­ni­ci­pa­li­tés, elles ont des moyens ex­trê­me­ment

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