L’UR­GENCE D’AGIR

Je n’ai ja­mais en­ten­du par­ler de Da­vid Le­roux jus­qu’à ce que je dé­couvre cet ou­vrage au titre in­tri­guant : Anes­thé­sie gé­né­rale.

Le Journal de Montreal - Weekend - - LIVRES -

JACQUES LANC­TÔT Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Non, il ne s’agit pas d’un ou­vrage mé­di­cal, ou si, peut-être un peu. Mais lorsque j’ai lu la pré­face de Ro­bert Laplante, je me suis re­trou­vé lors­qu’il parle de cette « ten­ta­tion tou­jours pré­sente de dé­mis­sion­ner, de re­non­cer à pour­suivre notre sin­gu­lière aven­ture ». Com­bien de fois n’ai-je pas avoué qu’il est dif­fi­cile de tou­jours vivre en mi­no­ri­té dans ses choix de so­cié­té, com­bien on se sent iso­lé et dé­cou­ra­gé dans la « né­bu­leuse du mul­ti­cul­tu­ra­lisme et du nar­cis­sisme di­ver­si­taire » ca­na­dien.

Dans son plai­doyer pour re­don­ner un nou­veau souffle au com­bat pour la sou­ve­rai­ne­té du Qué­bec, l’au­teur y va d’une charge à fond de train contre la pen­sée fes­tive qui a en­va­hi toutes les sphères de nos ac­ti­vi­tés, af­fa­dis­sant nos re­ven­di­ca­tions lé­gi­times, les ren­dant même ob­so­lètes : pour­quoi craindre pour la sur­vie de langue fran­çaise si nous avons ac­cès à tous les biens im­mé­dia­te­ment, se di­saient sans doute les cen­taines de consom­ma­teurs at­ten­dant l’ou­ver­ture de la bou­tique Adi­das, rue Sainte-Ca­the­rine Ouest à Mont­réal ? L’uni­ver­sel est par­tout, abo­lis­sons les fron­tières, mi­li­tons pour la li­bé­ra­tion du Ti­bet, c’est plus noble et ré­jouis­sant que la li­bé­ra­tion du Qué­bec. Ce que l’au­teur ap­pelle l’em­pire du bien et de la fête. Avec la lé­ga­li­sa­tion de la ma­ri­jua­na, ce­la ne peut que s’am­pli­fier. ILLU­SIONS PO­LI­TIQUES

Pour­quoi est-il plus em­bal­lant pour la jeu­nesse de mi­li­ter pour un par­ti po­li­tique qui ne pren­dra ja­mais le pou­voir « ni de­main, ni après-de­main », se de­mande Le­roux, dans une évi­dente al­lu­sion à Qué­bec so­li­daire ? Il avance une ré­ponse pleine de bon sens : « Ce genre de prise de po­si­tion est confor­table et donne l’illu­sion d’une grande im­pli­ca­tion so­ciale et d’un mi­li­tan­tisme pas­sion­né et ac­tif. Il s’agit en fait d’un évi­te­ment du vé­ri­table en­ga­ge­ment po­li­tique. » On s’ima­gine chan­ger le monde un pe­tit com­bat à la fois, au son d’une mu­sique exo­tique, place Émi­lie-Ga­me­lin.

Il s’en prend aus­si aux vel­léi­tés de chan­ge­ment de notre sys­tème élec­to­ral. Toutes les opi­nions, toutes les vo­lon­tés po­li­tiques de­vraient être re­pré­sen­tées, clame une cer­taine gauche éclai­rée. Il faut rendre le sys­tème élec­to­ral le plus pro­por­tion­nel pos­sible « afin que da­van­tage d’opi­nions po­li­tiques mi­no­ri­taires soient re­pré­sen­tées au gou­ver­ne­ment. Or il existe, pour huit mil­lions de ci­toyens, au­tant d’opi­nions dif­fé­rentes d’une so­cié­té bonne, juste et sou­hai­table. » Com­ment gou­ver­ner dans une telle pers­pec­tive idéa­liste ? Ce­la tra­duit, dit-il, notre dé­sir de consom­mer des biens sur me­sure, tel que l’ont pen­sé les spé­cia­listes du mar­ke­ting. Il faut s’ou­vrir au monde, quitte à ou­blier nos as­pi­ra­tions na­tio­nales et notre en­ra­ci­ne­ment cultu­rel. C’est ce que l’au­teur ap­pelle un état d’anes­thé­sie gé­né­rale. RELIGIOSITÉ ÉTOUFFANTE

Là où je ne suis plus d’ac­cord avec Le­roux, c’est lors­qu’il af­firme, comme de nom­breux his­to­riens avant lui, que nous de­vons notre sur­vi­vance au « conser­va­tisme clé­ri­co-na­tio­na­liste », à un « cer­tain her­mé­tisme po­li­tique et re­li­gieux » bé­né­fique. Je pense au contraire que le peuple qué­bé­cois – et non l’élite ! – a tou­jours culti­vé son es­prit re­belle, an­ti­re­li­gieux, ir­ré­vé­ren­cieux et li­ber­taire. Ce­la se ma­ni­feste par sa haine bien sen­tie des cu­rés et des sou­tanes. Nos chan­sons et notre folk­lore sont rem­plis de ces exemples de « mau­vais com­por­te­ments » aux yeux de l’église.

Même si nous avons été éle­vés, ceux de ma gé­né­ra­tion et ceux d’avant, dans une religiosité étouffante, nous avons tous en de­dans de nous un vieux fond d’an­ti­clé­ri­ca­lisme, nous nous sommes tous sen­tis étouf­fés par ce cler­gé qui a vou­lu co­lo­ni­ser nos idées, nos pro­jets de vie, notre ave­nir et même notre sexua­li­té. Il faut re­vi­si­ter cette in­ter­pré­ta­tion de notre his­toire ré­cente qui fait de l’édu­ca­tion re­li­gieuse clas­sique le grand vec­teur de la Ré­vo­lu­tion tran­quille.

Ce­ci dit, ce court es­sai est une pe­tite bombe in­tel­lec­tuelle. Le­roux pro­pose di­verses so­lu­tions pour re­don­ner vie et sens à notre com­bat pour l’in­dé­pen­dance. Il faut l’écou­ter et agir dans l’ur­gence que com­mande l’état d’apa­thie gé­né­rale.

ANES­THÉ­SIE GÉ­NÉ­RALE Da­vid Le­roux Édi­tions Châ­teau d’encre

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