La Ca­ta­logne obli­gée d’im­pro­vi­ser

Le Journal de Montreal - - LA UNE - JO­SEPH FA­CAL

Les Qué­bé­cois sont ha­bi­tués à lire des énor­mi­tés sur eux dans les jour­naux du Canada an­glais, sur­tout quand ils re­lèvent la tête.

Je me de­mande ce­pen­dant si nous avons dé­jà su­bi un tir de bar­rage comme ce­lui que la presse de Ma­drid, où je suis tou­jours, ré­serve aux na­tio­na­listes ca­ta­lans.

OUF !

Tra­di­tion­nel­le­ment, les ar­ticles de re­por­tage ou de vul­ga­ri­sa­tion des en­jeux doivent être ob­jec­tifs, fac­tuels, ré­di­gés dans une langue sobre.

Ce sont sur­tout les édi­to­riaux et les chro­niques qui au­to­risent des prises de po­si­tion et des feux d’ar­ti­fice ver­baux.

Cette dis­tinc­tion n’existe plus dans la plu­part des jour­naux de Ma­drid. On lit ça et on se pince.

J’ai fait un pe­tit tra­vail de tra­duc­tion. Voi­ci com­ment, il y a quelques jours, dans le jour­nal ABC, le quo­ti­dien de la droite tra­di­tion­nelle, un ar­ticle pré­sen­tait « ob­jec­ti­ve­ment » les pré­pa­ra­tifs ré­fé­ren­daires du gou­ver­ne­ment ca­ta­lan :

« Fra­cas­sé contre le mur de la lé­ga­li­té, le gou­ver­ne­ment de Ca­ta­logne pour­suit l’or­ga­ni­sa­tion de son ré­fé­ren­dum du 1er oc­tobre. Se mo­quant de la loi, mais es­sayant de se don­ner un air de nor­ma­li­té, cet ar­ti­fice ré­fé­ren­daire se construit comme s’il s’agis­sait d’une convo­ca­tion or­di­naire, mais tout est fait sous cape pour dé­jouer l’ac­tion de la Jus­tice ».

OUAIS…

Dans le même jour­nal, voi­ci com­ment on rap­porte « ob­jec­ti­ve­ment » l’ac­tion in­ter­na­tio­nale de Bar­ce­lone :

« Le gou­ver­ne­ment cherche à in­toxi­quer des pays eu­ro­péens avec des in­for­ma­tions ma­ni­pu­lées. […] C’est pré­ci­sé­ment dans l’arène in­ter­na­tio­nale que l’on me­sure mieux son échec, puis­qu’au­cun gou­ver­ne­ment ou or­ga­nisme in­ter­na­tio­nal n’a ava­li­sé ses plans sé­ces­sion­nistes ».

Je pour­rais vous en ci­ter des di­zaines.

FOU RAIDE

Quant aux chro­ni­queurs, c’est le dé­lire pur et simple.

À Ma­drid, il faut cher­cher long­temps pour trou­ver un chro­ni­queur osant se de­man­der si l’Es­pagne n’au­rait pas quelque exa­men de conscience à faire, une part de res­pon­sa­bi­li­té dans la mon­tée de la frus­tra­tion ca­ta­lane.

Non, le ton gé­né­ral est de s’en­rou­ler dans le dra­peau, de le sa­luer au garde-à-vous et d’en­ton­ner la Mar­cha Real (l’hymne national).

Dans ABC, Ga­briel Al­biac qua­li­fie de ten­ta­tive de « coup d’État » les agis­se­ments d’un gou­ver­ne­ment ca­ta­lan pour­tant élu.

Voi­ci les gen­tilles épi­thètes qu’il uti­lise pour qua­li­fier les par­tis qui forment la coa­li­tion sou­ve­rai­niste : « ré­ac­tion­naires ran­cis ba­sés sur la cor­rup­tion et le vol », « ver­sion pa­ra­doxale du dis­cours to­ta­li­taire pur et dur », « thèses pa­trio­tiques, hit­lé­riennes dans leur trans­pa­rence, amal­ga­mées à de flam­boyants dis­cours in­sur­rec­tion­nels à mi-che­min entre Jo­seph Sta­line et Cris­ti­na Kirch­ner ».

Dans le jour­nal La Razòn (La Rai­son), qui se veut donc « rai­son­nable », Jo­sé Ma­ria Mar­co écrit : « Le plus grand danger pour l’équi­libre eu­ro­péen se si­tue en Ca­ta­logne. Ceux qui se pen­saient les plus eu­ro­péens des Es­pa­gnols ont une conduite xé­no­phobe et d’iso­le­ment ».

Voyez, en Es­pagne aus­si, le mot « xé­no­phobe » est vite lan­cé à la tête de tout na­tio­na­liste, sauf si c’est pour af­fi­cher le na­tio­na­lisme es­pa­gnol.

Dans le même jour­nal, un édi­to­rial non si­gné sou­tient que « les na­tio­na­listes ca­ta­lans […] ne de­vraient pas ou­blier que leur ir­res­pon­sa­bi­li­té les conduit plus près de Mos­cou que de Bruxelles ».

Mos­cou, Hit­ler, xé­no­pho­bie, ça donne une idée gé­né­rale de ce qu’on lit ces jours-ci.

NUANCES

Le plus cu­rieux est que cet una­ni­misme de la presse ma­dri­lène tranche avec la réa­li­té in­fi­ni­ment plus nuan­cée de la so­cié­té ca­ta­lane.

En Es­pagne, il y a moins de son­dages que chez nous. Mais ce­lui pu­blié cette se­maine par La Razòn tra­duit une réa­li­té très éloi­gnée du front com­mun mé­dia­tique an­ti-ca­ta­lan.

Quand on de­mande aux Ca­ta­lans si le ré­fé­ren­dum pré­vu leur semble lé­gal, ils ré­pondent non à 45 % et oui à 42,4 %.

Iront-ils vo­ter ? Oui à 56,5 %, non à 30,9 % et 12,6 % ne savent pas.

Ap­prouvent-ils les me­sures de Ma­drid pour stop­per le ré­fé­ren­dum ? Non à 48,6 % et oui à 39,3 %.

Pensent-ils que les Ca­ta­lans forment une na­tion dis­tincte ? Oui à 62,5 %.

Fau­drait-il ré­for­mer cette fa­meuse cons­ti­tu­tion es­pa­gnole ? Oui à 68,1 %.

Mais à Ma­drid, cet écho ne par­vient pas ou par­vient très dé­for­mé. On ne voit pas le ma­laise. On pré­fère s’en­rou­ler dans le dra­peau.

Le pré­sident ré­gio­nal ca­ta­lan Carles Puig­de­mont (au centre) a vi­si­té les bu­reaux du jour­nal El Val­lenc, à Valls, au mois de sep­tembre. PHO­TO AFP

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