Les pa­rents des la­pins

Le Journal de Montreal - - JUSTICE - RI­CHARD MAR­TI­NEAU ri­chard.mar­ti­neau @que­be­cor­me­dia.com

J’écris sou­vent des chro­niques sur les pe­tits la­pins.

Les mil­lé­niaux qui se roulent en boule dès qu’on leur adresse la moindre cri­tique.

Mais cette gé­né­ra­tion n’est quand même pas née de la cuisse de Ju­pi­ter.

Ils ont eu des pa­rents, ces jeunes. C’est bien beau, cri­ti­quer la pomme, mais qu’en est-il du pom­mier ?

Ne dit-on pas qu’il faut ju­ger l’arbre à ses fruits ?

UN COFFRE À OU­TILS VIDE

Au cours des der­nières se­maines, Le Journal a pu­blié les textes de six jeunes qui rêvent de de­ve­nir chro­ni­queurs.

Dans un de ses billets, pu­blié le 6 no­vembre der­nier, la « no­vice » Ma­de­leine Pi­lon-Cô­té (qui a une sa­crée plume mal­gré son jeune âge) ac­cu­sait la gé­né­ra­tion de ses pa­rents d’avoir trop pro­té­gé ses en­fants.

« Ils nous ont main­te­nus dans un pa­ra­dis im­pro­bable où l’échec, les re­vers et les mal­heurs n’existent pas.

« À trop vou­loir évi­ter à ceux qu’on aime de vivre les dif­fi­cul­tés propres à leur gé­né­ra­tion, on les han­di­cape sé­vè­re­ment pour le reste de leurs jours.

« Il est là, le choc : co­ha­bi­ter avec des adultes qui ont de l’ex­pé­rience et un coffre à ou­tils bien gar­ni, alors que le nôtre est vide et le se­ra long­temps, car on ne nous a pas ap­pris à nous ser­vir d’un mar­teau de peur que l’on se cogne les doigts. » Ma­de­leine a par­fai­te­ment rai­son. Si les mil­lé­niaux se com­portent sou­vent comme des pe­tits la­pins, c’est parce que nous les avons éle­vés ain­si !

Dans des cages. Avec des tonnes de ca­rottes, mais au­cun bâ­ton.

VIVE L’ÉCHEC !

Il y a quelques an­nées, j’ai écrit un texte sur le dur « mé­tier » de pa­rent.

Un bon pa­rent fait en sorte que son en­fant puisse se pas­ser de lui, écri­vais-je. C’est le bou­lot le plus dif­fi­cile au monde : ap­prendre à un être que l’on aime par-des­sus tout à nous tour­ner le dos et à vivre sa vie.

Comme le chan­tait Serge Reg­gia­ni dans Ma fille (une chan­son que je ne peux écou­ter sans ver­ser des larmes) : « Mon en­fant, mon pe­tit / Bonne route... Bonne route / Tu prends le train pour la vie / Et ton coeur va chan­ger de pays… »

Eh bien, l’autre dé­fi pa­ra­doxal du pa­rent est de lais­ser son en­fant se plan­ter. Se faire mal. Échouer.

De­man­dez à n’im­porte quelle per­son­na­li­té qui a réus­si : il n’y a pas de meilleure le­çon que l’échec. C’est la meilleure for­ma­tion au monde.

Il y a même un pro­duc­teur, Ro­bert Bou­los, qui or­ga­nise des « fail camps » — des sé­ries de confé­rences sur le thème de l’échec ! Pro­té­ger ton en­fant de l’échec, c’est l’em­pê­cher de vieillir. C’est comme si on vou­lait que nos en­fants res­tent à ja­mais des êtres vul­né­rables – donc, dé­pen­dants.

On dit qu’on fait ça pour eux, pour les pro­té­ger. Mais en fait, on fait ça pour nous.

UN GRAND PA­RA­DOXE

On se plaint que les pe­tits la­pins sont sus­cep­tibles, dé­li­cats et hy­per sen­sibles.

Mais on ne leur a ja­mais per­mis de se lais­ser « pous­ser » une ca­ra­pace !

C’est le grand pa­ra­doxe de la vie : en vou­lant faire le bien, on fait sou­vent le mal.

On croit pro­té­ger, alors qu’on fra­gi­lise.

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