Choc à Ka­na­ta

Le Journal de Montreal - - OPINIONS - CLAUDE VIL­LE­NEUVE claude.vil­le­[email protected]­be­cor­me­dia.com @vclaude Ana­lyste po­li­tique et ré­dac­teur

Ven­dre­di, peu après 16 h, en rou­lant sur la 20 vers Mont­réal, le so­leil de l’heure do­rée était aveu­glant. Des plaques de glace noire sur les via­ducs rap­pe­laient qu’en pé­riode hi­ver­nale, il faut tou­jours res­ter vi­gi­lant.

Sou­dain, à la ra­dio, on parle de cet ac­ci­dent tra­gique sur­ve­nu à Ot­ta­wa. Dans des cir­cons­tances qui de­meurent né­bu­leuses, un au­to­bus à im­pé­riale semble avoir dé­ra­pé sur une chaus­sée glis­sante, son deuxième étage s’en­cas­trant dans la man­sarde d’un abri­bus. Bi­lan pro­vi­soire : trois morts, 23 bles­sés et plu­sieurs di­zaines de pas­sa­gers qui doivent en­core être so­li­de­ment se­coués.

Sur l’au­to­route so­li­taire, une fois le so­leil cou­ché, ça m’a ren­du très son­geur.

ROU­TINE

Ima­gi­nez un au­to­bus presque plein, un ven­dre­di en fin d’après-mi­di. Cer­tains pas­sa­gers viennent de com­plé­ter leur se­maine de tra­vail ou d’études, d’autres s’en vont prendre leur quart de soir.

Ils sont dans leur rou­tine. Plu­sieurs portent des écou­teurs cra­chant de la mu­sique ou ont les yeux plon­gés vers leur écran ou en­core dans une lec­ture et ne se sont sans doute aper­çus de rien avant le choc. D’autres, fixant pas­sion­né­ment le vide de­vant eux ou re­gar­dant dis­trai­te­ment par la fe­nêtre, ont peut-être vé­cu quelques se­condes de pa­nique en an­ti­ci­pant l’im­pact.

En­suite, le bruit de mé­tal qui se dé­chire ; les cris de sur­prise, de stu­peur, puis de dou­leur ; l’ in­com­pré­hen­sion, la confu­sion, puis le calme de l’at­tente in­quiète. Sor­tir par soi-même ou at­tendre les se­cours ? Ceux­quiont­dé­jà connu des ac­ci­dents sé­rieux se sou­viennent tous de ces se­condes très ra­pides dans leur suc­ces­sion, mais qui res­tent très longues en mé­moire. Les choses vont vite, mais au ra­len­ti.

DRA­MA­TIQUE IN­QUIÉ­TUDE

On l’ou­blie, quand on roule sur la 20 au cou­cher du so­leil, mais chaque se­conde sur cette Terre, des ac­ci­dents sur­viennent, des gens souffrent, des hu­mains naissent et d’autres meurent. Par­fois vio­lem­ment.

On ne peut pas pas­ser sa vie en pen­sant à ceux qui sont en­train d’avoir mal. Ce se­rait in­sou­te­nable.

Tou­te­fois, dans notre proche voi­si­nage, ven­dre­di soir, des fa­milles d’Ot­ta­wa et de Ka­na­ta qui avaient du monde sur la route vi­vaient une dra­ma­tique in­quié­tude, la­quelle a dû se trou­ver dé­cu­plée pour cer­taines lors­qu’elles ont en­ten­du le nombre 269, nu­mé­ro du cir­cuit concer­né, et West­bo­ro, le nom de la sta­tion af­fec­tée. Il y a des gens qui furent plus tard sou­la­gés, d’autres non.

Pen­dant ce temps, les pre­miers ré­pon­dants ten­taient de mettre de l’ordre dans leur propre confu­sion pour in­ter­ve­nir au mieux dans des condi­tions po­laires. Po­li­ciers, pom­piers, am­bu­lan­ciers et membres du per­son­nel mé­di­cal : ils portent tous dans leur in­ti­mi­té une par­tie des consé­quences d’un ac­ci­dent comme ce­lui de ven­dre­di. Dans leur coeur, les vies sau­vées ne com­pen­se­ront pas né­ces­sai­re­ment celles qui ne pou­vaient l’être.

En même temps, une chauf­feuse d’au­to­bus n’a peut-être rien à se re­pro­cher, mais s’im­pute sans doute toute la res­pon­sa­bi­li­té d’un ac­ci­dent qu’elle vou­drait tout faire pour pou­voir ef­fa­cer.

Condui­sant dans le traître hi­ver, ceux qui se mé­fient de la glace noire comme ceux qui s’en in­dif­fèrent, nous étions sans doute nom­breux à pen­ser à eux.

Ima­gi­nez un au­to­bus presque plein, un ven­dre­di en fin d’après-mi­di.

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