Sui­cide as­sis­té : jus­qu’où al­ler ?

Le Journal de Montreal - - OPINIONS - MATHIEU Blo­gueur au Jour­nal So­cio­logue, au­teur et chro­ni­queur mathieu.bock-cote @que­be­cor­me­dia.com @mbo­ck­cote

Quand l’As­sem­blée na­tio­nale a au­to­ri­sé, en 2014, le sui­cide as­sis­té, ou comme on dit plus dé­li­ca­te­ment, l’aide mé­di­cale à mou­rir, l’am­biance était à la fête. Les Qué­bé­cois ve­naient de conqué­rir un droit im­por­tant, peut-être le plus im­por­tant de tous : ce­lui de s’ar­ra­cher à l’ex­trême souf­france en cas de ma­la­die in­cu­rable, lors­qu’ils sont en fin de vie.

Le com­mun des mortels y était fa­vo­rable. On peut com­prendre pour­quoi : dans nos so­cié­tés dont le ciel est déses­pé­ré­ment vide, la seule ma­nière de vaincre la mort, assimilée à une nuit éter­nelle, est peut-être de la confron­ter en dé­ci­dant soi­même de quelle ma­nière et à quel mo­ment nous quit­te­rons ce monde.

DÉ­TRESSE

Les op­po­sants pas­sèrent alors pour de tristes sires. On les ac­cu­sait d’an­ti­hu­ma­nisme. Ils po­saient pour­tant une ques­tion simple : est-ce que la mé­de­cine ne change pas de na­ture lors­qu’elle en vient à don­ner la mort ? Est-ce que l’État-mé­de­cin peut de­ve­nir un État « eu­tha­na­sique » ?

Sur­tout, ils mirent tout le monde en garde : le gou­ver­ne­ment avait beau en­ca­drer stric­te­ment le sui­cide as­sis­té avec des ba­lises fermes, ces der­nières fi­ni­raient in­évi­ta­ble­ment par tom­ber. On le croyait ré­ser­vé pour des cas ex­cep­tion­nels. Mais il fi­ni­rait par se ba­na­li­ser. En d’autres mots, ce qui se pré­sen­tait comme une grande conquête dé­mo­cra­tique al­lait bien­tôt ré­vé­ler sa part d’ombre.

C’est ce qui s’est pas­sé.

Et ce « droit » ne cesse de s’étendre. Dé­sor­mais, il ne se­ra plus ré­ser­vé aux ma­lades en fin de vie. C’était à pré­voir. Le gou­ver­ne­ment en­vi­sage main­te­nant de l’étendre aux per­sonnes at­teintes de troubles men­taux, comme en Bel­gique. C’était à pré­voir aus­si. On nous pro­met en­core qu’il se­ra ré­ser­vé à des cas ex­cep­tion­nels. Ce­la ne fe­ra qu’un temps.

Car la pente na­tu­relle de l’aide mé­di­cale à mou­rir est la sui­vante : qui sommes-nous pour ju­ger de la dé­tresse de quel­qu’un ? De quel droit em­pê­cher un homme de mou­rir s’il le sou­haite ?

Il y avait une si­tua­tion ob­jec­tive qui au­to­ri­sait le sui­cide as­sis­té. Il fal­lait être en fin de vie. Ce cri­tère n’est plus ju­gé per­ti­nent. Dès lors, tôt ou tard, c’est la sub­jec­ti­vi­té de cha­cun qui com­man­de­ra.

Cer­tains parlent de dé­rive. C’est une ma­nière de voir les choses. On peut croire aus­si que nous sommes dé­vo­rés par un en­gre­nage et que nous en ar­ri­ve­rons, tôt ou tard, au sui­cide sur de­mande. L’in­di­vi­dua­lisme tout-puis­sant qui com­mande l’es­prit de notre temps ne to­lère pas qu’on li­mite son dé­ploie­ment.

BAR­BA­RIE

BOCK-CÔ­TÉ

Comment ne pas s’in­quié­ter de ce qui est à l’ho­ri­zon ? Fau­dra-t-il aus­si étendre le sui­cide as­sis­té aux per­sonnes en si­tua­tion de dé­tresse exis­ten­tielle ? De même, on ne sau­rait ré­ser­ver la di­gni­té hu­maine aux seuls bien­por­tants. Ne ris­quet-on pas de dé­va­lo­ri­ser l’exis­tence de ceux qui souffrent et qui pré­fé­re­raient vivre dans la di­gni­té plu­tôt que mou­rir dans la di­gni­té ?

Une chose est cer­taine : dès le dé­but, il suf­fi­sait d’ou­vrir les yeux pour consta­ter que le sui­cide as­sis­té pou­vait nous conduire très loin sur le che­min d’une bar­ba­rie maquillée en gé­né­ro­si­té hu­ma­ni­taire.

Nous y sommes.

Comment ne pas être ef­frayé par la suite des choses ?

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