Les fran­co­phones ont per­du le goût de se battre

Le Journal de Montreal - - LA UNE - DE­NISE BOMBARDIER

Il y a deux langues of­fi­cielles au Ca­na­da, mais per­sonne n’est obli­gé d’être bi­lingue. De toute fa­çon, et peu im­porte les sta­tis­tiques of­fi­cielles, la grande ma­jo­ri­té des Ca­na­diens ne parlent pas le fran­çais. D’ailleurs, nombre de Qué­bé­cois ne parlent pas l’an­glais. Les jeunes, ce­pen­dant, à la dif­fé­rence des na­tio­na­listes exa­cer­bés, aiment à par­ler an­glais.

Les jeunes se font une gloire de par­ler la langue de Sha­kes­peare tout en igno­rant ce­pen­dant l’oeuvre ma­gis­trale de ce­lui qui donne aux An­glais le sen­ti­ment d’être su­pé­rieurs.

Les Qué­bé­cois fran­co­phones ont per­du le goût de se battre pour le fran­çais. Cer­tains trouvent même le com­bat dé­pas­sé. Que Pe­ter MacKay, seul can­di­dat sé­rieux pour di­ri­ger le Par­ti conser­va­teur et pour de­ve­nir un jour pre­mier mi­nistre du Ca­na­da, soit uni­lingue ne semble pas dé­ran­ger les jeunes gé­né­ra­tions ac­tuelles.

Or, peut-on de­ve­nir pre­mier mi­nistre du Ca­na­da sans par­ler le fran­çais ? Mal com­prendre le gé­nie de cette langue et ceux qui la parlent ne de­vrait-il pas re­pré­sen­ter un obs­tacle qua­si­ment in­sur­mon­table ?

PEUPLES FON­DA­TEURS

Dans le Ca­na­da mul­ti­cul­tu­rel, une fa­bri­ca­tion de Tru­deau père et de ses hé­ri­tiers, Jean Chré­tien et Tru­deau fils, nombre de Ca­na­diens nés à l’étran­ger ne connaissen­t pas l’his­toire du pays. Ils ignorent le concept, ré­vo­lu sans doute, des deux peuples fon­da­teurs.

Ils sont sû­re­ment plus sen­si­bi­li­sés aux re­ven­di­ca­tions au­toch­tones que cer­taines com­mu­nau­tés cultu­relles ve­nues d’Eu­rope cen­trale et ins­tal­lées dans l’ouest du pays ai­me­raient exi­ger pour elles-mêmes.

Il n’existe pas de pays autre que le Ca­na­da où des po­li­ti­ciens et de simples ci­toyens pré­tendent par­ler le fran­çais parce qu’ils ar­rivent à com­man­der un « ca­nard à l’orange » ou une « crème brou­lée » (sic) au res­tau­rant.

Par­ler avec des mots fran­çais ne si­gni­fie pas que l’on com­prend la langue. C’était le pro­blème d’An­drew Scheer, qui a été in­ca­pable de dé­battre en fran­çais, une langue dont la conno­ta­tion af­fec­tive des mots lui échap­pait.

Jus­tin Tru­deau s’ex­prime lui dans une nov­langue. Il faut sou­vent tra­duire ses mots fran­çais en an­glais pour sai­sir ce qu’il veut ex­pri­mer. Il doit pen­ser en an­glais en par­lant fran­çais. Les mots qui sortent de sa bouche res­semblent sou­vent à un com­mu­ni­qué. Sa vraie langue af­fec­tive est à l’évi­dence l’an­glais.

FRAN­ÇAIS DÉ­FI­CIENT

Si Pe­ter MacKay est élu pre­mier mi­nistre, il bu­te­ra sur le fran­çais, qui pa­ra­ly­se­ra sa pen­sée. À moins de ne par­ler qu’en li­sant sur l’écran, ce qui ex­clu­rait un en­tre­tien avec un in­ter­lo­cu­teur unique ou bien des échanges spon­ta­nés au cours de dé­bats pu­blics.

Pe­ter MacKay a été mi­nistre pen­dant plus de huit ans. La po­li­tique est sa vie. Son am­bi­tion ul­time est de de­ve­nir pre­mier mi­nistre. Comment ex­pli­quer alors qu’il n’a ja­mais dé­ci­dé de par­faire son fran­çais au cours de sa longue car­rière ?

Le Ca­na­da est of­fi­ciel­le­ment bi­lingue, mais, à l’évi­dence, ce prin­cipe ne cor­res­pond pas à la réa­li­té. Ste­phen Har­per a été le plus bi­lingue des pre­miers mi­nistres anglophone­s is­sus du Ca­na­da du­rant les der­nières dé­cen­nies. Pe­ter MacKay ne peut re­le­ver ce dé­fi. Mais il pour­ra être élu. Un can­di­dat fran­co­phone ne sa­chant s’ex­pri­mer cor­rec­te­ment en an­glais n’au­rait, lui, au­cun es­poir de di­ri­ger le Ca­na­da.

Comment conclure ?

Jus­tin Tru­deau s’ex­prime dans une nov­langue.

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