L’ar­ti­san mé­con­nu de notre ci­né­ma

Le Journal de Montreal - - JM JEUDI - GUY FOUR­NIER guy.four­[email protected]­be­cor­me­dia.com

Il n’au­ra pas de fu­né­railles na­tio­nales comme Gilles Carle, il n’a pas été dé­co­ré de l’Ordre du Ca­na­da comme De­nys Ar­cand et il n’a ja­mais rem­por­té de prix-hom­mage.

An­dré Bro­chu, qu’on por­te­ra dis­crè­te­ment en terre sa­me­di, n’en reste pas moins un des ar­ti­sans les plus pro­li­fiques de notre ci­né­ma. C’est un au­then­tique pion­nier en construc­tion de dé­cors et en amé­na­ge­ment de lieux. Sa fil­mo­gra­phie compte une qua­ran­taine de films et de sé­ries ca­na­diennes, en plus d’une quin­zaine de films et de sé­ries amé­ri­caines.

C’est à lui qu’on doit la construc­tion des dé­cors de tous les films de Gilles Carle sans ex­cep­tion, la re­cons­ti­tu­tion des lieux pour les sé­ries his­to­riques La feuille d’érable et Les fils de la li­ber­té, les dé­cors d’époque des sé­ries Mar­gue­rite Vo­lant et The New­co­mers, ceux des longs mé­trages

amé­ri­cains White House Down, The Vel­ve­teen Rab­bit, The Ja­ckal, Ja­ck­nife, etc.

DU BAS-ST-LAURENT À MON­TRÉAL

Au dé­but de la tren­taine, An­dré ar­rive du Bas-Saint-Laurent où le tra­vail de me­nui­se­rie est rare et mal ré­mu­né­ré, afin de ten­ter sa chance à Mon­tréal. Il exé­cute d’abord quelques tra­vaux de ré­no­va­tion chez Ma­rie Daoust. Cette amie me le re­com­mande en­suite, car je veux ajou­ter une deuxième salle de bain dans un du­plex dont je viens de faire l’ac­qui­si­tion.

À cette époque, je suis di­rec­teur de la pro­duc­tion chez Onyx-Four­nier, une com­pa­gnie de films qui de­vien­dra Onyx Films. Nous com­men­çons la pro­duc­tion d’une am­bi­tieuse sé­rie his­to­rique in­ti­tu­lée La feuille d’érable. Les 13 épi­sodes d’une heure se passent au temps de la Nou­vel­leF­rance. C’est une co­pro­duc­tion de la France, de la Bel­gique, de la Suisse et du Ca­na­da. Pre­mière ex­pé­rience du genre, elle ne se­ra pas re­nou­ve­lée.

Sa­tis­fait du tra­vail qu’a exé­cu­té An­dré Bro­chu chez moi et im­pres­sion­né par sa dex­té­ri­té, je l’en­gage pour cons­truire les dé­cors de La feuille d’érable, qui vont d’un fort de gar­ni­son à une pri­son, d’une cha­pelle à un ma­ga­sin gé­né­ral ou à une ca­serne de sol­dats, le tout ins­pi­ré de l’ima­ge­rie po­pu­laire de l’époque.

IL AP­PREND SUR LE TAS

Ses pre­miers tra­vaux laissent le di­rec­teur ar­tis­tique son­geur. An­dré sait cons­truire du so­lide, édi­fier des char­pentes qui du­re­ront des dé­cen­nies et réus­sir des fi­ni­tions soi­gnées. Les dé­cors de ci­né­ma, c’est du toc. Rien n’est plus éphé­mère. Même s’ils doivent avoir l’air vrais et sem­bler construits pour l’éter­ni­té, lieux et dé­cors doivent être dé­mo­lis et re­cy­clés en un tour­ne­main si­tôt le tour­nage ter­mi­né.

Il ne fal­lut que quelques mois à An­dré pour s’ajus­ter et ap­prendre le mé­tier sur le tas. Sa re­nom­mée gran­dit au point où une ving­taine d’an­nées plus tard, An­dré est à la tête d’une en­tre­prise fa­mi­liale qui fait chaque an­née des af­faires de plu­sieurs mil­lions.

Les ar­ti­sans du ci­né­ma et de la té­lé­vi­sion comme An­dré Bro­chu ont tou­jours leur nom au gé­né­rique, mais ils res­tent d’il­lustres in­con­nus, et pour cause. À la té­lé­vi­sion, leurs noms en ca­rac­tères mi­nus­cules sont illi­sibles. Au ci­né­ma, les gé­né­riques sont li­sibles, mais la salle se vide dès qu’ont dé­fi­lé à l’écran les noms des prin­ci­pales ve­dettes.

Il reste aux ar­ti­sans la fier­té de pou­voir voir à l’écran, im­mor­ta­li­sé pour la pos­té­ri­té, le ré­sul­tat de leur tra­vail. Lors­qu’ils ont la mo­des­tie d’An­dré Bro­chu, la se­crète fier­té qu’ils éprouvent alors leur suf­fit.

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