La po­li­tique de la des­truc­tion

Le Journal de Montreal - - ACTUALITÉS - JO­SEPH FACAL jo­[email protected]­be­cor­me­dia.com

L’ac­quit­te­ment de Do­nald Trump, par­fai­te­ment pré­vi­sible parce que dé­ci­dé par les siens, n’est pas le phé­no­mène le plus trou­blant de cette pré­si­dence unique.

Le phé­no­mène le plus trou­blant est que 94 % des élec­teurs qui se disent ré­pu­bli­cains lui de­meurent fi­dèles.

Ses par­ti­sans l’ap­puient de fa­çon mo­no­li­thique mal­gré ses men­songes ré­pé­tés, ses agres­sions sexuelles, ses dé­mê­lés ju­di­ciaires, ses im­pôts ca­chés, ses abus de pou­voir, sa vul­ga­ri­té in­digne, et sa phi­lo­so­phie qui se ré­sume en trois mots : moi, moi, moi.

POUR­QUOI ?

Com­ment ex­pli­quer un tel de­gré d’aveu­gle­ment vo­lon­taire ?

On a l’im­pres­sion d’une secte en ado­ra­tion de­vant son gou­rou, re­fu­sant de voir ce que le reste du monde voit.

Ces gens sont-ils tous idiots ? Bien sûr que non.

Le politologu­e Alan Abra­mo­witz, de l’Uni­ver­si­té Emo­ry, pro­pose une ex­pli­ca­tion fon­dée sur la mon­tée de ce qu’il ap­pelle « ne­ga­tive par­ti­san­ship ».

L’ap­pui en bé­ton dont jouit Trump chez les ré­pu­bli­cains est la consé­quence, dit-il, d’une ten­dance qui était là avant lui.

Exac­te­ment comme une ri­va­li­té entre deux équipes spor­tives, les par­ti­sans d’une for­ma­tion se ras­semblent au­tour de leur haine vis­cé­rale pour l’autre par­ti beau­coup plus qu’en rai­son de leur adhé­sion com­mune à une idéo­lo­gie claire.

Abra­mo­witz ex­plique que des tas de ré­pu­bli­cains n’aiment pas Trump, mais ils dé­testent pro­fon­dé­ment, vis­cé­ra­le­ment, fa­na­ti­que­ment les dé­mo­crates.

L’in­verse est éga­le­ment vrai. Beau­coup de dé­mo­crates sont peu im­pres­sion­nés par leurs propres as­pi­rants à la pré­si­dence, mais leur dé­tes­ta­tion de Trump as­sure leur co­hé­sion.

On ne veut plus ga­gner, on veut dé­truire.

On ne veut plus dé­battre, on veut abattre.

L’autre n’est plus un ad­ver­saire, c’est un en­ne­mi.

La rai­son est sub­mer­gée par l’émo­tion.

FU­TUR

Trump a par­fai­te­ment com­pris qu’il per­drait son temps à tendre la main pour ten­ter d’ame­ner à lui quelques dé­mo­crates.

Sa meilleure chance de suc­cès, c’est de conser­ver l’ap­pui de sa base. Et la ma­nière de gar­der cet ap­pui, c’est d’ali­men­ter quo­ti­dien­ne­ment cette haine des dé­mo­crates qui consume ses par­ti­sans.

Voi­là le vrai but, tout à fait cal­cu­lé, de ses tweets in­ces­sants, qui peuvent sem­bler ab­surdes vus de l’ex­té­rieur.

Le gars sait ce qu’il fait : il met des bûches dans le poêle.

Pen­dant qu’il donne de la viande rouge à ses par­ti­sans, pen­dant que ceux-ci sont oc­cu­pés à haïr les dé­mo­crates, ils se ques­tion­ne­ront moins sur leur propre porte-éten­dard.

L’autre n’est plus un ad­ver­saire, c’est un en­ne­mi.

De­puis les an­nées 1980, Abra­mo­witz a me­su­ré, comme sur un ther­mo­mètre, la mon­tée de cette dé­tes­ta­tion.

En 2016, dit-il, la haine d’Hilla­ry Clin­ton chez les ré­pu­bli­cains et la haine de Trump chez les dé­mo­crates at­tei­gnirent des ni­veaux in­édits de­puis que ces ou­tils de me­sure existent.

Il est de plus en plus rare, dit-il, de trou­ver un élec­teur qui vo­te­ra pour un pré­sident ré­pu­bli­cain et un gou­ver­neur ou un sé­na­teur dé­mo­crate. On est bleu ou rouge mur à mur. Pire, dit-il, dans un en­vi­ron­ne­ment aus­si toxique, un po­li­ti­cien com­prend ra­pi­de­ment que sa meilleure carte pour être élu ou ré­élu n’est pas d’es­sayer de ras­sem­bler, mais au contraire de culti­ver, d’ac­cen­tuer cette dé­tes­ta­tion de l’autre.

La mé­thode Trump pour­rait donc lui survivre.

Do­nald Trump et Nan­cy Pe­lo­si

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