Len­de­mains de bâillon

Dans la nuit de ven­dre­di à sa­me­di, je me suis éveillé. Ma montre in­di­quait 2 h 15 en­vi­ron.

Le Journal de Montreal - - ACTUALITÉS - ANTOINE RO­BI­TAILLE antoine.ro­bi­[email protected]­be­cor­me­dia.com

Pour un ma­niaque des af­faires par­le­men­taires, l’in­som­nie peut être com­mode : les dé­bats sur le pro­jet de loi 40 abo­lis­sant les com­mis­sions sco­laires al­laient abou­tir d’un mo­ment à l’autre, me suis-je dit, en rai­son du « bâillon ».

J’ai donc ou­vert la té­lé, syn­to­ni­sé le Ca­nal par­le­men­taire pour voir où en étaient les dé­pu­tés que j’avais ob­ser­vés dé­battre une bonne par­tie du ven­dre­di sur un su­jet cru­cial, l’organisati­on des écoles de la na­tion.

Les échanges nocturnes, à la fin d’un bâillon, ont tou­jours quelque chose de par­ti­cu­lier : élus cre­vés, dis­cours de la der­nière chance. Je rate ra­re­ment.

CU­RIEUX CHOEUR

C’est une étrange pièce de théâtre, aux al­lures grecques, qui ap­pa­raît à l’écran. De­bout de­vant le trône, la vice-présidente de l’As­sem­blée na­tio­nale, Ma­ryse Gau­dreault, lit tout haut un nu­mé­ro d’ar­ticle. Puis un choeur d’élus ré­pond « adop­té » avant que d’autres voix (les op­po­si­tions) ré­pliquent avec « sur di­vi­sion ».

L’an­tienne est ré­pé­tée pour… quelque 300 ar­ticles ! Au­tant d’amen­de­ments dé­po­sés par le gou­ver­ne­ment ! Quand on dit qu’on lé­gi­fère à pleine va­peur pen­dant un bâillon et que le pro­jet de loi ini­tial était bien im­par­fait…

LES NERFS À VIF

Vinrent en­suite les dis­cours qui pré­cé­dèrent le vote fi­nal.

Le mi­nistre Jean-Fran­çois Ro­berge rap­pe­la les « dé­penses ex­ces­sives » des com­mis­saires et sou­tint que ce « chan­ge­ment im­por­tant » au­rait dû être fait de­puis long­temps. « À un mo­ment don­né, le consen­sus mou, il faut en sor­tir », tranche-t-il, ad­met­tant que bien des gens « ne se­ront pas d’ac­cord tout de suite ».

C’est un eu­phé­misme. Une sorte de rage ha­bi­tait les op­po­si­tions, dont plu­sieurs membres sont is­sus des com­mis­sions sco­laires.

« Je ne pen­sais pas voir ce jour-là », s’émeut la li­bé­rale Fran­cine Char­bon­neau, an­cienne présidente de CS. Sa col­lègue Jen­ni­fer Mac­ca­rone sou­tient qu’il n’y a dans la loi rien « pour les élèves han­di­ca­pés », non re­pré­sen­tés dans les nouveaux C. A. des centres de ser­vices. Le com­pro­mis pour les an­glo­phones (qui par­ti­ci­pe­ront à des élec­tions) ne trouve pas grâce à ses yeux.

Ch­ris­tine La­brie, de QS, tente en vain d’im­po­ser une mi­nute de si­lence à l’As­sem­blée. « C’est facile de faire les gros bras ! », peste en­suite la pé­quiste Vé­ro­nique Hi­von, in­ci­sive comme ra­re­ment. « Tai­sez-vous, on gou­verne », ré­pète une dou­zaine de fois Mar­wah Riz­qy pour illus­trer l’« au­to­ri­ta­risme » du gou­ver­ne­ment.

SUITES DIF­FI­CILES

Les op­po­si­tions ont le sens du dra­ma­tique, bien en­ten­du. Mais la tra­gé­die grecque de la nuit du bâillon pour­rait avoir des suites dif­fi­ciles réelles pour le gou­ver­ne­ment.

Les len­de­mains de ré­vo­lu­tion ne sont ja­mais lisses. Les per­dants (ici les com­mis­saires) de­viennent des op­po­sants sans mer­ci. Des dé­tails res­sur­gissent, comme cet amen­de­ment de der­nière mi­nute par le­quel le gou­ver­ne­ment semble se don­ner le droit de sai­sir des ter­rains mu­ni­ci­paux.

Bref, des per­tur­ba­tions sont à pré­voir. Et le gou­ver­ne­ment est en dé­but de ses­sion par­le­men­taire : jus­qu’à juin, chaque fil qui dé­pas­se­ra fe­ra l’ob­jet d’une ques­tion en chambre. La « Ré­forme Ro­berge » de­vien­dra cause de toutes les dif­fi­cul­tés du ré­seau ; elle au­ra le dos large.

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