Le Journal de Montreal

LA VIE EST BELLE

De­rek Au­coin consi­dère qu’il est l’homme le plus chan­ceux sur terre mal­gré la ma­la­die

- MARC DE FOY marc.de­foy@ que­be­cor­me­dia.com Manhattan · World Trade Center · World Trade Center · Robert De Niro · Susan Sarandon · Lou Gehrig · Yankee Stadium · Montreal Expos · Tim Robbins · Jerry Seinfeld · Andre Dawson

De­rek Au­coin a l’im­pres­sion de vivre dans un monde sur­réel de­puis huit mois. En juillet der­nier, il a re­çu un diag­nos­tic de glio­blas­tome mul­ti­forme, un type rare de can­cer du cer­veau pour le­quel le taux de sur­vie est très faible. De­puis la se­maine der­nière, il est té­moin, comme nous tous, de la pro­pa­ga­tion de la CO­VID-19 au Qué­bec et par­tout ailleurs sur la pla­nète. Ce sont de gros chocs à ab­sor­ber en peu de temps. C’est comme si le monde s’ef­fon­drait.

Au­coin a des flashes du 11 sep­tembre 2001. Il vi­vait alors à Man­hat­tan, sur la 77e Rue Ouest, près de Broad­way. Des pom­piers d’une ca­serne si­tuée près de chez lui, qui don­naient des bis­cuits à son chien, n’y sont ja­mais re­ve­nus lors­qu’ils ont été dé­pê­chés au World Trade Cen­ter. La Terre était en état de choc.

« Ce qu’on voit pré­sen­te­ment, com­bi­né à ce que je vis, c’est sur­réel, dit De­rek au bout du fil.

« Les pre­mières fois que je suis al­lé au centre d’on­co­lo­gie du CHUM pour mes trai­te­ments, je n’ar­ri­vais pas à y croire. Je me de­man­dais ce que je fai­sais là. Je me di­sais que cet en­droit ne pou­vait pas être fait pour moi. »

BIOGRAPHIE­DISPONIBLE­BIENTÔT

Au­coin res­sent la même chose face au co­ro­na­vi­rus.

« Ce qui se passe est-il vrai­ment réel ? lui ar­rive-t-il de se de­man­der.

« Mais au fi­nal, je me dis que les Qué­bé­cois vont pas­ser à tra­vers cette épreuve de la même ma­nière que les New-Yor­kais ont sur­vé­cu aux évé­ne­ments du 11 sep­tembre. On est ca­pables de s’en­trai­der. »

Comme il l’a tou­jours fait, De­rek conti­nue de s’in­for­mer de sa pa­ren­té et de ses amis en cette pé­riode de crise. Il va jus­qu’à leur en­voyer de la sauce à spa­ghet­ti.

Mer­cre­di pro­chain, les Édi­tions de l’Homme met­tront sur le mar­ché sa bio­gra­phie in­ti­tu­lée De­rek Au­coin La

tête haute. Son ami jour­na­liste Be­noît Rioux, de l’agence QMI, lui avait par­lé de ce pro­jet bien avant que le can­cer ne vienne bou­le­ver­ser sa vie.

UNE VIE BIEN REM­PLIE

À ceux qui lui disent que l’an­cien lan­ceur n’a dis­pu­té que deux matchs dans les ma­jeures, Rioux ré­pond que ce n’est pas don­né à tout le monde. Chiffres à l’ap­pui, il sou­ligne que 19 690 joueurs ont évo­lué dans les grandes ligues en près de 150 ans d’his­toire. C’est vrai que ce n’est pas tant que ça.

Dans l’es­prit du jour­na­liste, le court pas­sage de son co­pain dans l’uni­forme des Ex­pos n’était pas une rai­son pour ne pas pro­duire sa bio­gra­phie. De­rek s’est im­po­sé plein de sa­cri­fices pour réa­li­ser son rêve. Les joueurs ont juste de quoi vivre dans les ligues mi­neures.

En fai­sant le tour de sa car­rière avec lui, Rioux a dé­cou­vert des choses qu’il igno­rait au su­jet de son ami.

Exemple : lorsque De­rek su­per­vi­sait un pro­gramme de ba­se­ball des­ti­né aux abon­nés de sai­son des Yan­kees, il a en­sei­gné aux en­fants de Ro­bert De­Ni­ro, de Su­san Sa­ran­don et de son conjoint de l’époque, Tim Rob­bins. Jer­ry Sein­feld l’a em­me­né à sa ré­si­dence dans les Hamp­ton pour qu’il pro­digue des cours pri­vés à son gar­çon.

HÉ­RI­TAGE À SON FILS

Mal­gré l’in­sis­tance de Rioux, Au­coin ne voyait pas le be­soin de ra­con­ter son his­toire.

« Le chan­ge­ment s’est fait lorsque la ma­la­die s’est ma­ni­fes­tée, ra­conte-t-il.

« Mon épouse Isa­belle et moi étions as­sis au sa­lon. On s’est re­gar­dés et on a eu l’idée au même mo­ment. On s’est dit que c’était le temps.

« On vou­lait le faire pour notre fils Daw­son. On te­nait à ce qu’il puisse connaître l’his­toire de ma vie. C’est un hé­ri­tage que je lui laisse, un en­sei­gne­ment de vie, un exemple à suivre face à l’ad­ver­si­té. »

LA REN­CONTRE D’UNE VIE

Daw­son a été bap­ti­sé en l’hon­neur d’Andre Daw­son, qui a ins­pi­ré De­rek à faire car­rière au ba­se­ball. Alors qu’il avait 10 ans, Au­coin a fait la ren­contre de l’an­cien vol­ti­geur des Ex­pos au parc Char­bon­neau de Boisbriand.

Il lui a fait part de son dé­sir de jouer avec les Ex­pos quand il se­rait grand. Daw­son lui a ré­pon­du : « Go for it! »

« Tout est par­ti de là », ajoute Au­coin, qui s’est lan­cé à corps per­du dans l’aven­ture.

Au­jourd’hui, Au­coin se dit en me­sure de com­prendre le mes­sage d’adieu de Lou Geh­rig à sa der­nière ap­pa­ri­tion au Yan­kee Sta­dium, le 4 juillet 1939. L’homme de fer des Yan­kees, qui dé­te­nait le re­cord du plus grand nombre de matchs consé­cu­tifs (2130) sans ab­sence, ve­nait d’ap­prendre qu’il était at­teint de la sclé­rose la­té­rale amyo­tro­phique, ma­la­die por­tant son nom de­puis ce temps.

« Je me consi­dère comme l’homme le plus chan­ceux de la terre », avait lan­cé Geh­rig de­vant une foule de 62 000 per­sonnes émues.

Au­coin com­prend par­fai­te­ment ce que Geh­rig vou­lait dire.

« Le ba­se­ball n’a ja­mais ces­sé de me faire des ca­deaux, dit-il.

« Je suis reconnaiss­ant de tout ce que la vie m’ap­porte, ma femme, notre fils, notre de­meure, nos amis. »

PAS À PART DES AUTRES

Aux per­sonnes qui lui disent qu’il ne mé­ri­tait pas pa­reil sort, Au­coin leur ré­pond que ça n’a rien à voir.

« Plu­sieurs me de­mandent s’il m’ar­rive de me fâ­cher ou de me dire « pour­quoi moi ? » re­late-t-il.

« Ça ne m’a ja­mais tra­ver­sé l’es­prit. Ma na­ture m’in­cite plu­tôt à ré­pondre « pour­quoi pas moi ? Chez nous, on uti­lise sou­vent le mot gra­ti­tude. On s’est tou­jours consi­dé­rés pri­vi­lé­giés, et là où il y a de la re­con­nais­sance, il n’y a pas de stress.

« Mon épouse dit que l’épreuve que l’on tra­verse est tem­po­raire, alors que le pro­nos­tic de ma ma­la­die dit que ce n’est pas ça. »

Sa for­ma­tion d’ath­lète le sert bien. Quand on tra­vaille dans un mi­lieu où l’aban­don n’est pas une op­tion, ça donne du ca­rac­tère.

« Si­non, ça de­vient dif­fi­cile de se le­ver chaque ma­tin, ex­plique Au­coin.

« Quand je me ré­veille le ma­tin, je me dis qu’il va m’ar­ri­ver quelque chose d’ex­tra­or­di­naire, avant que je ne pose mes pieds sur le plan­cher. Je me dis que quelque chose d’ex­tra­or­di­naire va se pro­duire à tra­vers moi.

« Je me sers de ça pour ins­pi­rer d’autres per­sonnes. Je re­cherche des oc­ca­sions d’ac­com­plir de belles choses pour les autres et mes ob­jec­tifs se réa­lisent tous les jours. Je me couche com­blé tous les soirs et je re­mer­cie le Bon Dieu de m’avoir per­mis de pas­ser une autre belle jour­née. »

Ven­dre­di pro­chain, De­rek Au­coin cé­lé­bre­ra son 50e an­ni­ver­saire de nais­sance. S’il dit que les Qué­bé­cois vont bien se sor­tir de la crise cau­sée par le co­ro­na­vi­rus, ayons une bonne pen­sée pour lui. Tous en­semble, trans­met­tons-lui des ondes po­si­tives.

 ??  ??
 ??  ??
 ?? PHO­TO AGENCE QMI, JOËL LEMAY ?? De­rek Au­coin tient fiè­re­ment dans ses bras son fils Daw­son nom­mé en hom­mage à l’an­cien joueur des Ex­pos Andre Daw­son.
PHO­TO AGENCE QMI, JOËL LEMAY De­rek Au­coin tient fiè­re­ment dans ses bras son fils Daw­son nom­mé en hom­mage à l’an­cien joueur des Ex­pos Andre Daw­son.
 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from Canada