Le Journal de Montreal

Titane : tout ça pour ça ?

- SOPHIE DUROCHER sophie.durocher @quebecorme­dia.com

Je l’avoue : j’allais voir le film Titane, de Julia Ducournau, gagnant de la Palme d’or du Festival de Cannes, à reculons.

Quand on te dit qu’au visionneme­nt, des gens sont sortis, d’autres ont vomi, que les pompiers ont dû intervenir pour des malaises, tu penses vraiment que le film est une horreur, une monstruosi­té.

Mais comme je suis à Paris et que le film joue partout, je voulais voir pourquoi tout le monde s’excitait le poil des jambes, entre ceux qui crient au génie et ceux qui crient au scandale.

Mais la baloune s’est vite dégonflée. Titane n’est ni un navet ni un chef-d’oeuvre.

YES WE CANNES

Tapez les mots « Titane Cannes » sur Twitter et vous allez sûrement trouver un montage de vox pop réalisé par AlloCiné à la sortie du visionneme­nt public.

« Ce film devrait être interdit ! » s’écrie une dame indignée. « Le film contient des scènes très violentes et a suscité de nombreux malaises lors de sa projection. Il est interdit de s’y rendre avec des enfants », a précisé la mairie de Cannes sur Twitter avant la projection du film pour les habitants. Au cinéma, il est interdit aux moins de 16 ans.

Bien sûr, ce film est ultraviole­nt. Le personnage principal, une tueuse en série, zigouille ses victimes avec une cruauté dégoûtante.

Bien sûr, ce film est dérangeant. Il raconte quand même, comme l’a dit Spike Lee, l’histoire d’« une femme qui tombe enceinte d’une Cadillac ».

Bien sûr, ce film est incompréhe­nsible, sans queue ni tête, rempli d’invraisemb­lances. Mais c’est un film fantastiqu­e. On ne reproche pas à Alien de ne pas être réaliste !

Reste que Titane m’a plus bouleversé­e que n’importe lequel des films qui inondent nos écrans cet été. Je préfère passer une heure trente à me faire brasser la cage avec Titane plutôt que passer deux heures à voir un millième film de superhéros.

Oui, Black Widow, même toi tu ne fais pas le poids.

Julia Ducournau est une réalisatri­ce hallucinan­te : chacune de ses images est un coup de poing. Certaines scènes vont rester marquées dans ma mémoire. Parce que ce film parfois dégueu, parfois loufoque, parfois ridicule est aussi rempli d’humanité. Ce film baroque raconte, sans morale gnangnan, l’histoire d’un être humain qui passe de la pulsion de mort à la pulsion de vie.

Je ne vous cacherai pas que je me suis caché les yeux à plusieurs reprises parce que j’ai tendance à m’évanouir dès que je vois une goutte de sang. Mais qui a dit que le cinéma devait nous réconforte­r, nous bercer ? Et si le rôle du cinéma n’était pas justement de nous rendre inconforta­bles, de nous déranger ?

ÂMES SENSIBLES, S’ABSTENIR

Est-ce que j’ai tout aimé dans Titane ? Non. Mais j’ai aimé être déstabilis­ée.

Est-ce que j’ai tout compris dans Titane ? Non. Comme devant un tableau abstrait, un poème surréalist­e ou un numéro de danse contempora­ine.

Et ça me rassure de voir qu’un film aussi bizarre, disjoncté et capoté que Titane remporte la plus haute distinctio­n au plus prestigieu­x festival.

Ça veut dire qu’on n’a pas encore passé le rouleau compresseu­r de la conformité sur tout le milieu artistique.

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Agathe Rousselle dans Titane.

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