AVEN­TURES SUR LA BANQUISE

Le Journal de Quebec - Cahier Voyages - - La Une - MA­THIEU DUPUIS Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

QUAQTAQ, Nu­na­vik | Alors que le Twin-Ot­ter dé­colle après la qua­trième es­cale, j’ob­serve avec émer­veille­ment la beau­té de ces éten­dues gla­cées. La baie d’Un­ga­va, en ce mois de mai, se li­bère len­te­ment de l’em­prise des glaces. L’avion vole bruyam­ment à une al­ti­tude moyenne entre les nuages, me per­met­tant ain­si d’ob­ser­ver les glaces. Mon oeil scrute avec at­ten­tion la banquise… J’ai­me­rais tel­le­ment voir un ours po­laire !

Ar­ri­vé à Quaqtaq, ma des­ti­na­tion fi­nale, je me di­rige vers l’aé­ro­gare, un pe­tit bâ­ti­ment mo­derne avec des ins­crip­tions en Inuk­ti­tuk. Mal­gré le prin­temps, le pay­sage et la sen­sa­tion sur ma peau me laissent sur­tout une im­pres­sion hi­ver­nale. J’entre à l’in­té­rieur et une fa­mille inuite, les Ku­ku­la, m’ac­cueille cha­leu­reu­se­ment. Ada­mi, mon guide, blague dès les pre­miers ins­tants. Sans perdre un ins­tant, nous pas­sons chez lui dé­po­ser mes nom­breuses va­lises. Je m’équipe en quelques mi­nutes et me voi­là prêt pour l’aven­ture. Il troque alors son « pick-up » pour sa mo­to­neige mu­nie d’un traî­neau fait à la main.

Ins­tal­lé à ge­noux dans un confort pré­caire, m’agrip­pant ici et là, je né­go­cie les sou­bre­sauts de la toun­dra qui sur­gissent sous la forme de lames de neige et qui me se­couent sans ar­rêt. J’ai l’im­pres­sion de faire du ro­déo sur ce traî­neau. Dé­jà, je ne vois plus le vil­lage. J’ai pris soin de prendre un point GPS avant de par­tir, ce­ci pour ma san­té men­tale. Main­te­nant, sur 360 de­grés, je ne dis­tingue rien d’autre que du blanc et du bleu. Le re­gard porte loin, très loin. Au pas­sage d’un som­met de col­line, Ada­mi im­mo­bi­lise la mo­to­neige et me re­garde en sou­riant. « Re­garde-moi cette vue ! C’est un vide qui rem­plit le re­gard, hein ! » Je dois avouer qu’il a rai­son. L’ab­sence de re­pères sur des cen­taines de ki­lo­mètres bi­zar­re­ment brouille l’es­prit.

BAIE D’UN­GA­VA

Un peu plus loin, sur l’ar­ron­di d’une nou­velle col­line, un pay­sage se dé­voile. La baie d’Un­ga­va s’étire dans une mo­saïque frag­men­tée de blanc et de bleu pro­fond. Dans un ho­ri­zon loin­tain, les ice­bergs des­cendent len­te­ment vers le sud. Sou­dai­ne­ment, Ada­mi me crie par des­sus les vrom­bis­se­ments de la mo­to­neige : « Est-ce que tu as peur de l’eau ? » Cette pa­role est ac­com­pa­gnée d’un pe­tit sou­rire mo­queur. C’est alors que nous nous en­ga­geons sur la banquise. Nous tra­ver­sons les pre­miers 150 mètres dans un dé­dale de blocs de glace de la taille d’une voi­ture. On ar­rive dif­fi­ci­le­ment à se frayer un che­min jus­qu’à la glace lisse dé­pour­vue d’obs­tacles. Ou presque…

La mo­to­neige se re­met en­fin à fi­ler à une bonne vi­tesse. Ada­mi me crie de m’ac­cro­cher. Il ac­cé­lère da­van­tage. C’est alors que je com­prends qu’on va « sau­ter » des cre­vasses d’eau libre pour avan­cer de plaque de glace en plaque de glace ! Je serre les dents à cha­cune d’elle. La terre ferme est main­te­nant loin der­rière nous, presque dis­pa­rue à l’ho­ri­zon. Ada­mi sou­haite ren­con­trer un ours po­laire. À un cer­tain mo­ment, nous sommes sur la piste d’un ours adulte de bonne taille. Des nuages ont fait leur ap­pa­ri­tion et com­pliquent l’ob­ser­va­tion. Tout est blanc sur blanc et on cherche, de­vi­nez quoi ? Quelque chose de blanc. Le temps file et nous de­vons re­ve­nir vers Quaqtaq, à une soixan­taine de ki­lo­mètres en­core.

Ada­mi sug­gère d’uti­li­ser la banquise comme route de re­tour. Ce se­ra plus ra­pide. Et moi qui pen­sais en avoir fi­ni avec cette an­xié­té qui me cha­touille les en­trailles de­puis des heures. À l’ap­proche de Quaqtaq, je com­mence à re­con­naître cer­tains re­liefs. La mo­to­neige bi­furque sou­dai­ne­ment vers les mon­tagnes. On ne cesse de prendre de l’al­ti­tude. Le so­leil nous en­ve­loppe de nou­veau d’une douce cha­leur. Dans un rayon do­ré, nous ar­ri­vons au som­met. Ada­mi ar­rête la mo­to­neige et me dit : « À par­tir d’ici, nous al­lons conti­nuer à pied. Je vais t’ame­ner à mon en­droit pré­fé­ré de la baie de Dia­na. »

C’est à cet en­droit qu’il vient se re­cueillir. C’est son lieu de mé­di­ta­tion.

As­sis côte à côte comme de vieux amis au som­met de la fa­laise, nous ob­ser­vons le so­leil tom­ber sur la baie d’Un­ga­va.

Ada­mi me confie que pour ce genre de mo­ment, il ne peut vivre ailleurs qu’à Quaqtaq : « Il y a juste ici qu’on voit aus­si loin ».

Ada­mie Ku­lu­la,sou­rire mo­queur,pose dans son ha­bit de chasse tra­di­tion­nel.

Sueurs froides ga­ran­tiessur les traces d’un ourspo­laire de grande taille.Les Inuit sont des maîtres de lasur­vie dans des condi­tions dif­fi­ciles.Vue aé­rienne sur la baie d’Un­ga­va etsur la côte mor­ce­lée de la pé­nin­sule Ma­thieu Dupuis est pho­to­graphe de voyage pro­fes­sion­nel. Il a no­tam­ment col­la­bo­ré avec cer­tains ma­ga­zines sur la scène in­ter­na­tio­nale tels que le Na­tio­nal Geo­gra­phic(É.-U.) et le GEO (France). Pour en sa­voir plus sur son tra­vail, con­sul­tez le site ma­thieu­du­puis.com

PHO­TOS MA­THIEU DUPUIS

Cou­cher de so­leil àCape Hope, qui offre une vue à cou­per le souffle.

L’ab­sence de re­pères rend par­fois l’orien­ta­tion dif­fi­cile.

Mar­cher sur les lacs de la toun­dra, c’est un monde de tex­tures et de cou­leurs spec­ta­cu­laire.

Mo­to­neige avec traî­neau, un moyen de tran­sport in­dis­pen­sable dansla toun­dra.

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