L’ins­tal­la­tion Gaul­tier

La mé­tro­pole est frap­pée par la Gaul­tier ma­nia. Les marches du Mu­sée des beaux-arts de Montréal (MBAM) avaient des airs d’une salle de dé­fi­lé Jean Paul Gaul­tier à Pa­ris pen­dant une se­maine de la mode mar­di soir. Alors que se fau­fi­ler à un dé­fi­lé Jean Paul

Le Journal de Quebec - Weekend - - MODE DE STARS - An­drew Mc­Nal­ly Col­la­bo­ra­tion spé­ciale amc­nal­[email protected]

La di­rec­trice du MBAM Na­tha­lie Bon­dil a réus­si son pa­ri, le de­si­gner a ac­cep­té d’ex­hi­ber ses créa­tions dans un mu­sée, chose qu’il avait tou­jours re­fu­sée au­pa­ra­vant. L’ins­tal­la­tion, on s’as­sure de ne pas em­ployer le terme ré­tros­pec­tive, car Gaul­tier est loin d’avoir ter­mi­né son oeuvre, donne vie à 35 ans de par­cours qui réunit quelque 140 en­sembles et de nom­breux do­cu­ments. Une mise en scène de De­nis Mar­leau qui “sin­gu­la­rise et qui hu­ma­nise les man­ne­quins” ex­plique Na­tha­lie Bon­dil, car Gaul­tier a tou­jours été contre l’ex­pres­sion “sois belle et tais-toi”. Par­mi les pièces mar­quantes, on y re­trouve des vê­te­ments de scène por­tés par Ma­don­na, Ky­lie Mi­nogue et Di­ta Von Teese. On note éga­le­ment la com­bi­nai­son-pan­ta­lon en den­telle mé­tal­lique de la collection Am­biance sa­lon haute cou­ture et la robe longue en ve­lours im­pri­mé et bro­dé “néons de Pi­galle” de la collection Pa­ris et ses égé­ries (mo­dèle Pa­ris by Night) qui ont né­ces­si­té pas moins de 353 heures de tra­vail cha­cune. Une rare oc­ca­sion pour le pu­blic de voir des oeuvres dé­mon­trant toute la vir­tuo­si­té des ate­liers Gaul­tier. Des fi­gures in­fluentes de la mode s’étaient don­né ren­dez-vous pour l’évé­ne­ment. Suze Menkes, ré­dac­trice de mode à l’In­ter­na­tio­nal He­rald Tri­bune, qui signe un es­sai dans le ca­ta­logue ex­pli­quait que le plus grand ap­port de Jean Paul Gaul­tier est sans contre­dit son ou­ver­ture et toute la “di­ver­si­té” qu’il a pro­po­sée. Alors qu’on dit que Cha­nel a li­bé­ré les femmes et qu’Yves Saint Laurent leur a don­né le pou­voir, l’his­to­rienne de la mode Va­lé­rie Steele dé­crit Gaul­tier « comme ce­lui qui a abo­li les ta­bous, tout en dé­mon­trant qu’il n’y avait pas qu’un seul type de femme. Il a com­plé­té Cha­nel et Saint Laurent grâce à son image de li­ber­té et de mul­tiples beau­tés ». Ève Sal­vail en a été un bel exemple. Tout comme le man­ne­quin Fran­cis­co Ran­dez, qui a été le vi­sage du par­fum Le Mâle. Il ex­plique que Jean Paul Gaul­tier l’a me­né aux étoiles. “Il a chan­gé ma vie. Lorsque j’ai com­men­cé dans le man­ne­qui­nat je n’étais pas pas­sion­né par la mode par contre l’uni­vers vi­suel de Gaul­tier me fas­ci­nait” a-t-il ex­pli­qué. Deux Ca­na­diens qui dé­ton­naient des normes de beau­té, mais qui sont tom­bés dans l’oeil du créa­teur.

Tout au long de sa car­rière Gaul­tier a conti­nué de faire son ci­né­ma. C’est en re­gar­dant le film Fal­ba­las et en étant émer­veillé par Ray­mond Rou­leau et sa muse que ce­lui-ci a eu l’en­vie de faire ce mé­tier. Dans la réa­li­té il a trou­vé à son tour ses propres muses en les per­sonnes de Ta­nel Be­drous­siantz et Fa­ri­da Khe­fa.

CE FILM A EU UNE GRANDE IN­FLUENCE POUR VOUS ?

Oui, c’est en gar­dant ce­lui-ci en mé­moire que tout a com­men­cé. Lorsque j’ai vu les ins­tal­la­tions de De­nis Mar­leau pour l’ex­po­si­tion, j’ai réa­li­sé que je ve­nais de faire un re­tour au point de dé­part. En voyant l’ins­tal­la­tion au mu­sée j’ai re­vé­cu la fin du film Fal­ba­las dans la­quelle les man­ne­quins sta­tiques parlent, me parlent, à l’aide de pro­jec­tion. C’est une sorte de psy­cha­na­lyse.

QUE PEN­SEZ-VOUS DE LA MODE AU­JOURD’HUI ?

Y a trop de tout. Il y a plus de vê­te­ments que de gens pour en por­ter. Nous sommes dans une si­tua­tion de ‘consan­gui­ni­té’. Les gens n’achètent plus de vê­te­ments, ce sont les gens de la mode qui les consomment. Il n’y a plus de consommati­on neuve. L’image est ren­due plus im­por­tante que le pro­duit. De plus on veut tout de suite ce que l’on voit, alors que les dé­fi­lés pro­posent des vê­te­ments pour dans 6 à 8 mois !. On re­garde la mode on ne l’achète plus.

CER­TAINES ROBES QUE VOUS AVEZ CRÉÉES ONT NÉ­CES­SI­TÉ DES CEN­TAINES D’HEURES DE TRA­VAIL POUR À PEINE 1,5 MI­NUTE SUR LA PAS­SE­RELLE. POUR­QUOI FAITES-VOUS DE TELLES CRÉA­TIONS ?

En fait, cer­taines robes qui ne sont pas ex­po­sées ici prennent jus­qu’à 1 000 heures de tra­vail si elles sont faites de fa­çon tra­di­tion­nelle. Mi­reille, pre­mière d’ate­lier de la mai­son, est d’ailleurs re­tour­née à Pa­ris, car nous pré­sen­te­rons notre collection cou­ture le 6 juillet. Ces robes sont des cartes de vi­site. Je n’ai ja­mais ven­du une robe avec les seins co­niques, mais on en parle en­core au­jourd’hui. Nous les fai­sons pour l’exer­cice, pour ce qu’elles ap­por­te­ront au pro­ces­sus de créa­tion. La haute cou­ture ne vend pas, elle per­met de créer autre chose. À l’époque de Ma­dame Vion­net, quelque 2 000 pe­tites mains s’af­fai­raient dans les ate­liers pour pro­duire des vê­te­ments haute cou­ture. Ce n’est plus le cas au­jourd’hui. Cer­taines des robes qui dé­filent sont ache­tées par des clientes, elles au­ront ain­si une autre vie. Si­non elles iront dans nos garde-robes et n’en sor­ti­ront que pour une grande oc­ca­sion comme celle-ci. J’ai fait re­vivre cer­taines robes dans l’ex­po­si­tion… mais pas seule­ment en to­tal look. J’ai fait un tra­vail de re-sty­li­sa­tion. J’ai co­or­don­né un haut d’une collection avec un bas d’une autre et choi­si un ac- ces­soire d’une autre en­core. L’ins­tal­la­tion a été faite par thème et non par collection. Cette ex­po­si­tion est le dé­fi­lé de toutes mes col­lec­tions qui s’ex­priment.

D’OÙ PRO­VIENT CETTE GRANDE OU­VER­TURE D’ES­PRIT QU’ON VOUS CONNAÎT ?

De ma fa­mille qui était mo­deste mais per­mis­sive. Lorsque j’étais jeune j’ai de­man­dé à mes pa­rents qu’elle se­rait leur ré­ac­tion si je vou­lais ma­rier une femme noire. Ils m’ont ré­pon­du que l’im­por­tant se­rait que je l’aime. Plus tard je leur ai pré­sen­té un gar­çon et ils ont eu la même ré­ac­tion. J’ai tou­jours ai­mé faire res­sor­tir les dif­fé­rences. À tra­vers mes col­lec­tions et mes choix de man­ne­quins je le dé­montre sans cesse.

ET VOTRE RAP­PORT À LA LAI­DEUR ?

Il n’y a pas vrai­ment de lai­deur. Le phy­sique et l’âge sont sou­vent liés à la lai­deur, mais je ne trouve pas la vieillesse laide, bien au contraire. Ma grand-mère m’a tel­le­ment ap­pris, je ne pou­vais que la trou­ver belle. De plus un peu de col­la­gène peut être jo­lie. Il faut juste évi­ter les ex­cès. Un vê­te­ment ne rend pas beau. Il est un sup­port de la beau­té d’une per­sonne. La beau­té pro­vient avant tout de l’in­té­rieur.

ON AS­SO­CIE LA MA­RI­NIÈRE ET LE COR­SET À VOTRE UNI­VERS, CES VÊ­TE­MENTS (QUE VOUS AVEZ DÉ­CLI­NÉ DE MUL­TIPLES FA­ÇONS) SONT-ELLES VOS PIÈCES EM­BLÉ­MA­TIQUES ?

Je di­rai deux vê­te­ments de rue, car j’y puise mon in­fluence. Le per­fec­to se­rait ma pièce em­blé­ma­tique, sans ou­blier mon adap­ta­tion de la jupe pour homme qui di­sons-le n’a rien de fé­mi­nin.

YVES SAINT LAURENT N’AVAIT QU’UN SEUL RE­GRET, CE­LUI DE NE PAS AVOIR IN­VEN­TÉ LE JEANS. QUEL SE­RAIT LE VÔTRE ?

Je di­rais le jeans moi aus­si… mais non. En fait, j’au­rais ai­mé in­ven­ter la ca­pote !

Jean Paul Gaul­tier anime par De­nis Mar­leau

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