Paul Buis­son­neau, quel « vieux con » at­ta­chant !

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Ja­mais je n’au­rais pen­sé coif­fer un pa­pier d’un titre pa­reil, si Paul n’avait pas pas­sé la pre­mière moi­tié de sa vie à se trai­ter de «con» et l’autre moi­tié, de «vieux con». Paul pre­nait plai­sir à se dé­ni­grer. En pu­blic comme en pri­vé. Par­fois par mo­des­tie, par­fois par fausse mo­des­tie. Buis­son­neau, c’était un homme d’ex­cès. C’est un eu­phé­misme, car c’était plu­tôt l’homme de toutes les ou­trances. La pe­tite voix si agréable à l’oreille qu’il avait avec les Com­pa­gnons de la chan­son est, avec le temps, de­ve­nue to­ni­truante, as­sour­dis­sante et sans ap­pel. Quand il en mon­tait le vo­lume au pa­roxysme pour faire va­loir un ar­gu­ment, il n’y avait plus qu’à ca­pi­tu­ler. On ne pou­vait rien ajou­ter.

J’ai connu Paul lorsque j’ai pris la di­rec­tion des textes de La Boîte à Sur­prise, en 1958. L’émis­sion pas­sait alors de 30 mi­nutes à une heure avec Guy Sanche ( Bo­bi­no) et Pierre Thériault ( Mon­sieur Sur­prise) comme pi­liers prin­ci­paux.

NE JA­MAIS ÊTRE COIN­CÉ

Paul Buis­son­neau, qui in­car­nait Pi­co­lo de­puis deux ans dé­jà, avait du mal à rem­plir son cos­tume. C’est vrai qu’il l’avait fait confec­tion­ner très ample pour y être plus à l’aise. Paul n’ai­mait pas être coin­cé. Ni dans un cos­tume et en­core moins dans la vie.

Avec les an­nées, son tour de taille, comme sa voix, a pris du vo­lume. Il y a long­temps qu’il n’au­rait pu en­dos­ser le cos­tume de Pi­co­lo. Aux der­nières nou­velles, il était tou­jours dans le cos­tu­mier de Ra­dio-Ca­na­da, mais au­jourd’hui, on met la clé sous la porte. Dieu sait où abou­ti­ra la dé­froque que Paul avait vou­lu toute ra­pié­cée pour rap­pe­ler la pe­tite ex­trace du per­son­nage, créé à l’image de la com­me­dia dell’arte. Si Paul a pris de la bou­teille, comme on dit fa­mi­liè­re­ment, c’est qu’il man­geait avec au­tant d’en­thou­siasme qu’il mor­dait dans la vie. Je ne sais pas com­bien de fois nous avons dî­né côte à côte au res­tau­rant Le Pa­ris de la rue Sainte-Catherine Ouest, qu’il af­fec­tion­nait par­ti­cu­liè­re­ment. Com­ment ar­ri­vait-il à en­gouf­frer pa­reilles as­siet­tées tout en ne ces­sant pas de dis­cou­rir ou de s’es­claf­fer, ce­la reste pour moi un mys­tère.

UN MYS­TÈRE INSOLUBLE

Mais le mys­tère qu’on ne pour­ra ja­mais élu­ci­der, c’est le gé­nie de Paul à faire mer­veille à par­tir de rien. Même si la sai­son 1958-59 de La Boîte à Sur­prise mar­quait un re­nou­veau et qu’on ajou­tait à la sé­rie plu­sieurs nou­veaux per­son­nages, il n’était pas ques­tion de tou­cher à Pi­co­lo. Pi­co­lo était in­tou­chable. Le sketch de Paul, on le dé­cou­vrait au mo­ment de la ré­pé­ti­tion. Je de­vrais plu­tôt écrire au mo­ment de la dif­fu­sion.

Dans le contrôle, les réa­li­sa­teurs s’ar­ra­chaient les che­veux, Pi­co­lo ne fai­sant ja­mais en di­rect ce qu’il avait joué en ré­pé­ti­tion. Dé­tes­tant ap­prendre des textes, Paul im­pro­vi­sait constam­ment. On n’avait qu’à le suivre, ce qui n’était pas si simple dans le fouillis de câbles jon­chant le plateau et les dé­cors de car­ton-pâte qui te­naient à peine de­bout. N’em­pêche que, pour les plus vieux des té­lé­spec­ta­teurs, Pi­co­lo reste un per­son­nage my­thique. Comme Bo­bi­no, comme Mon­sieur Sur­prise, Sol et Fan­fre­luche.

SA CA­BANE AU CA­NA­DA

Paul était res­té au Qué­bec pour les beaux yeux de Fran­çoise Char­bon­neau après un ré­ci­tal des Com­pa­gnons de la chan­son au Théâtre Saint-De­nis. Comme tous les Fran­çais, il est vite tom­bé amou­reux de «nos grands es­paces» et dès qu’il a quelques moyens, il achète sa «ca­bane au Ca­na­da». À Saint-Charles, si ma mé­moire est bonne.

Pauvre Paul, le mau­vais sort s’acharne sur lui. Presque chaque fois qu’il se rend à la cam­pagne, il découvre qu’on l’a vo­lé. Ses bonnes bou­teilles ont dis­pa­ru, ses ap­pa­reils mé­na­gers aus­si, sa ra­dio et quoi en­core. Las de ces in­ces­santes in­va­sions, il dé­cide d’y mettre fin en bri­co­lant une dé­fense im­pa­rable.

Il charge donc le fu­sil de ca­libre 12 qu’il a ache­té pour la chasse, le fixe sur une chaise, le ca­non poin­té vers la porte d’en­trée. Par un as­tu­cieux assemblage de cor­dage, il re­lie le chien du fu­sil à la poi­gnée de la porte de telle sorte que le coup se dé­clenche si le cam­brio­leur tente de l’ou­vrir.

« TU PARLES D’UN CON ! »

Quelque temps après, alors que nous man­geons en tête-à-tête au Pa­ris, je de­mande à Paul s’il a fi­na­le­ment réus­si à se dé­bar­ras­ser de ses vo­leurs.

– Parle-m’en pas! s’es­claffe-t-il. J’ai failli me tuer. Le week-end der­nier, je suis al­lé à la cam­pagne, mais j’avais com­plè­te­ment ou­blié mon ins­tal­la­tion. J’ai ou­vert la porte et paf!, le coup de 12 est par­ti. Tu parles d’un con!

Mais ce con-là, que j’ai mal­heu­reu­se­ment très peu vu ces der­nières an­nées, je ne l’ou­blie­rai ja­mais. C’est tel­le­ment rare que les cons soient aus­si at­ta­chants.

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