ÉTRANGE ÉPI­DÉ­MIE À STRAS­BOURG

L’écri­vain fran­çais Jean Teu­lé, au­teur d’une quin­zaine de ro­mans, dont Le Mon­tes­pan, en cours d’adap­ta­tion ci­né­ma­to­gra­phique, s’est pen­ché sur une des grandes énigmes de l’his­toire – une épi­dé­mie dan­sante – pour écrire son nou­veau ro­man, En­trez dans la da

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - MA­RIE-FRANCE BORNAIS Le Jour­nal de Qué­bec

Ce ro­man in­tense, ori­gi­nal et in­tri­gant est ba­sé sur un fait vé­ri­dique. Au 16e siècle, des cen­taines d’ha­bi­tants de la ville de Stras­bourg, en Al­sace, ont été pris d’hys­té­rie col­lec­tive. Ils ont dan­sé sans s’ar­rê­ter pen­dant plus d’un mois, jus­qu’à ce que mort s’en­suive dans bien des cas.

Jean Teu­lé, un écri­vain à la cu­rio­si­té in­sa­tiable et à la plume for­mi­dable, a re­vi­si­té tous les do­cu­ments qui té­moignent de cette étrange danse ma­cabre pour plon­ger ses lec­teurs au coeur de cette pé­riode.

Les mé­de­cins, les prêtres, les édiles mu­ni­ci­paux ont été in­ca­pables d’ex­pli­quer le phé­no­mène étrange sur­ve­nu au milieu d’un peuple ra­va­gé par les ma­la­dies, af­fa­mé, as­som­mé par la ca­ni­cule, épui­sé par la me­nace des en­va­his­seurs turcs.

Jean Teu­lé ra­conte, à tra­vers deux couples, En­ne­line et Mel­chior et At­tale et Jérôme, ce très étrange mois de juillet 1518. « Je suis al­lé à Stras­bourg et la rue où a dé­mar­ré cette his­toire, la rue du Jeu-des-En­fants, existe tou­jours. Le pont du Cor­beau, où la pre­mière dan­seuse a ba­lan­cé son en­fant à la ri­vière, existe aus­si », re­late Jean Teu­lé en en­tre­vue.

« J’ai pu trou­ver des ren­sei­gne­ments aus­si grâce à un mé­de­cin suisse, Pa­ra­celse, qui est consi­dé­ré comme un des pères fon­da­teurs de la toxi­co­lo­gie. Il était fas­ci­né par cette his­toire et il est al­lé à Stras­bourg pour en­quê­ter. À par­tir de tout ce qu’il a écrit, ça me fai­sait plein de ma­tière. »

UNE ÉNIGME

Un his­to­rien en mé­de­cine amé­ri­cain, John Wal­ler, a aus­si fait un es­sai sur le su­jet. « Même Sha­kes­peare a été fas­ci­né par cette his­toire : il en parle dans une pièce de théâtre en ap­pe­lant ça The

Dan­cing Plague – la Peste dan­sante. » La cause n’a ja­mais été trou­vée. « Les his­to­riens disent que c’est lié à un état de déses­pé­rance to­tale. Les gens étaient dans un état de fa­mine to­tale et c’était pile au mo­ment où ar­ri­vait une nou­velle re­li­gion – le pro­tes­tan­tisme. Les gens ne com­pre­naient plus rien. »

En­ne­line Trof­fea a vrai­ment exis­té. « Elle a ba­lan­cé son en­fant à la ri­vière et s’est mise à dan­ser. Sa danse est de­ve­nue conta­gieuse. Un truc très éton­nant. »

HYS­TÉ­RIE COL­LEC­TIVE

Les gens étaient pris d’hys­té­rie et ne pou­vaient pas ces­ser de dan­ser, même s’ils avaient les pieds en sang, les car­ti­lages ap­pa­rents. « Ils mou­raient de crise car­diaque et les mé­de­cins qui dé­am­bu­laient dans les rues par­mi les dan­seurs n’en re­ve­naient pas. Ils di­saient : même les ché­tifs peuvent dan­ser des se­maines, nuit et jour, sans s’ar­rê­ter ! Les mé­de­cins étaient com­plè­te­ment es­to­ma­qués. » L’écri­vain ex­plique que cette his­toire qui de­vrait être très connue a été étouf­fée par l’Église ca­tho­lique. « Le cler­gé s’était mal com­por­té. Deux ans après cette épi­dé­mie de danse, le ca­tho­li­cisme a été fou­tu à la porte de Stras­bourg pen­dant 150 ans et c’est la Ré­forme des pro­tes­tants qui a pris la ville. »

LE PRE­MIER RAVE !

Jean Teu­lé réus­sit à ra­con­ter cette his­toire avec poé­sie, mais aus­si des pointes d’humour et des ana­chro­nismes bien choi­sis. « Je dis sou­vent que cette danse a été la pre­mière rave par­ty au monde : la plus grande, la plus dingue et la plus mor­telle ! »

« J’avais en­vie d’être avec ces gens et de mon­trer, avec les Trof­fea et le couple de ton­ne­liers d’en face, deux his­toires d’amour qui sont aus­si in­tenses l’une que l’autre. L’une chaste et l’autre trash. » EN­TREZ DANS LA DANSE Jean Teu­lé, Édi­tions Jul­liard 154 pages

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