PO­LI­CIER RIPOU CONTRE CLER­GÉ POUR­RI !

Sans doute fal­lait-il un po­li­cier sans états d’âme et fran­che­ment ripou pour plon­ger dans les bas­fonds de l’Église, à la chasse aux cu­rés aux mains sales. La traque se­ra cap­ti­vante.

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - JO­SÉE BOILEAU Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Des Mar­cel Ban­ville, il n’en manque pas dans le monde du ro­man po­li­cier. Le cli­ché par­fait du dé­tec­tive re­vêche, so­li­taire, cé­li­ba­taire, don­nant par­fois dans l’illé­ga­li­té pour son pro­fit et sans autre oc­cu­pa­tion que son tra­vail. Bref, pas très sym­pa. D’ailleurs, Ri­chard Ste-Ma­rie, l’au­teur qui l’a créé, dit lui­même en en­tre­vue : « C’est le genre de per­son­nage que je n’aime pas. »

Sauf qu’il a eu l’ex­cel­lente idée de lais­ser Ban­ville prendre la pa­role. Il donne ain­si à son iras­cible per­son­nage une hu­ma­ni­té qui donne très en­vie de suivre la drôle d’enquête dans la­quelle il s’est lan­cé.

Ça dé­marre d’ailleurs crû­ment. Le ro­man s’ouvre sur la dé­cou­verte du ca­davre d’un vieux cu­ré dont le sor­dide as­sas­si­nat est ac­com­pa­gné d’une mise en scène qui ne laisse au­cun doute sur les agres­sions pédophiles aux­quelles il se li­vrait. Peu après, deux autres prêtres meurent à leur tour, l’un vic­time d’un cock­tail Molotov, l’autre re­trou­vé pen­du.

La di­rec­tion du Service de po­lice de la Ville de Qué­bec (SPVQ) en est per­sua­dée, il s’agit là de l’oeuvre d’un tueur en sé­rie. Ban­ville n’en est pas si sûr, mais que vaut l’avis d’un homme à quelques semaines de sa re­traite et qui n’a ja­mais cher­ché à être dans les bonnes grâces de ses su­pé­rieurs ?

Le 1er avril 2017, Mar­cel Ban­ville de­vient donc re­trai­té, à 59 ans. Évi­dem­ment, ra­pi­de­ment il s’en­nuie. Et l’af­faire des vieux prêtres le chi­cote, le ra­mène à sa jeu­nesse. N’y avait-il pas aus­si un cu­ré qui ve­nait voir sa mère, une femme qui éle­vait seule son fils unique et qui s’est sui­ci­dée alors qu’il avait 21 ans…

Son in­tui­tion lui dit que le SPVQ a pris le dos­sier du mau­vais bord. Et comme lui-même, vu ses agis­se­ments pas­sés, connaît des gens au nez four­ré par­tout, bel et bien du mau­vais bord, pour­quoi ne pas en­quê­ter pour son propre plai­sir? Et peut-être, chemin fai­sant, éclair­cir son propre pas­sé.

C’est ain­si que Ban­ville ar­ri­ve­ra à dé­cou­vrir qui a tué les vieux prêtres et à quelles autres tur­pi­tudes, éco­no­miques celles-là, d’autres cu­rés bien vi­vants se sont li­vrés. Ne res­te­ra au SPVQ qu’à cueillir les fruits de ce tra­vail de l’ombre.

Au­teur de cinq autres ro­mans po­li­ciers et de nom­breuses nou­velles, Ri­chard Ste-Ma­rie maî­trise le sens du dé­tail qui donne de la cré­di­bi­li­té à un ré­cit. Dans De ton fils char­mant

et cla­ri­net­tiste, les scènes dans Li­moi­lou, où ré­side son Ban­ville, tout comme les al­lu­sions à l’actualité (le SPVQ est dé­bor­dé par l’at­ten­tat de jan­vier 2017 à la mos­quée) nous ra­mènent constam­ment au réel.

Couplé au sou­ve­nir du temps où l’Église en me­nait large, tout ce­la confère au ro­man un éton­nant ac­cent de vé­ri­té que ne dé­parent pas les états d’âme d’un re­trai­té qui s’en­nuie – mais qui ne nous en­nuie pas, oh que non !

DE TON FILS CHAR­MANT ET CLA­RI­NET­TISTE Ri­chard Ste-Ma­rie, Alire, 273 pages

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