Le par­fait ra­fraî­chis­se­ment es­ti­val

Le Nouvelliste - - ACTUALITÉS - FRAN­ÇOIS HOUDE

TROIS-RI­VIÈRES — Avec Any­thing Goes, les Pro­duc­tions de la 42e Rue ont peut- être abor­dé leur plus gros dé­fi à ce jour. Il ne faut pas se lais­ser ber­ner par le cô­té lé­ger et ra­fraî­chis­sant de cette grosse crème gla­cée es­ti­vale, c’était tout un dé­fi à re­le­ver et la bande de ma­rins d’eau douce de la troupe s’en tire plu­tôt bien.

La dif­fi­cul­té la plus évi­dente est que les co­mé­diens doivent jouer au moins au­tant qu’ils ne chantent. Da­van­tage, même. Pire, ils doivent jouer une co­mé­die à la Fey­deau avec son cô­té sur­an­né, ses qui­pro­quos, ses codes, ses conven­tions et ça, ce n’est pas de la tarte. Or, la pre­mière des deux par­ties de la pièce est un peu la­bo­rieuse. C’est d’ailleurs celle où on chante le moins. À la pre­mière de ven­dre­di, ça man­quait en­core de rythme et, sur­tout, de flui­di­té. Ce genre de pièces aux si­tua­tions qui ne ré­sistent pas à l’ana­lyse ne doit pas lais­ser le temps au spec­ta­teur de trop ré­flé­chir. Il doit être em­por­té par le cou­rant co­mique et ne plus se po­ser de ques­tion. On n’y est pas ar­ri­vé tout à fait ven­dre­di.

Les choses se sont mises à rou­ler plus ra­pi­de­ment et plus ef­fi­ca­ce­ment dans la se­conde por­tion de cette co­mé­die mu­si­cale d’une du­rée glo­bale de 135 mi­nutes. Dès que le chant a pris plus de place.

Les nu­mé­ros mu­si­caux sont as­sez so­lides et ce sont pro­ba­ble­ment les quatre nu­mé­ros d’en­semble qui sont les meilleurs. Le Chante Ga­briel Chante, deuxième nu­mé­ro de la se­conde par­tie, en est l’exemple type. Les choeurs sont riches, les so­listes sont meilleurs quand ils sont bien ap­puyés, les cho­ré­gra­phies sont ser­rées et très bien me­nées. On pour­rait pra­ti­que­ment dire la même chose de tous les nu­mé­ros où tout le monde est sol­li­ci­té.

Ce­la dit, il m’a sem­blé qu’il ne manque à cette ver­sion fran­çaise d’un clas­sique de Broad­way qu’un peu de mil­lage. La pièce est agréable et a tous les atouts pour plaire. Elle est drôle, lé­gère, ha­bi­le­ment mise en scène et me­née par des in­ter­prètes qui font du bon tra­vail. À ce titre, d’ailleurs, il faut re­te­nir An­thon­ny Le­clerc, tou­jours brillant. Il chante aus­si bien qu’il joue, tou­jours ha­bi­té par les codes du genre.

Ma­non Car­rier est Re­no, per­son­nage cen­tral de cette co­mé­die. On di­rait que le rôle a été fait pour elle. Elle mène le tout avec convic­tion et aplomb. Phi­lippe Cham­pagne est le clown de ser­vice et c’est à lui que re­viennent les meilleures ré­pliques et gags de la soi­rée. Avec Ma­non Car­rier, ils chantent Friend­ship un ex­cellent duo hu­mo­ris­tique où leurs deux voix se ma­rient à la per­fec­tion. Par­lant de duos, Roxanne et An­thon­ny Le­clerc tra­hissent leurs liens de sang dans deux duos, It’s De- Lo­ve­ly et sur­tout All Through the Night où ils sont par­ti­cu­liè­re­ment justes.

Dans un rôle se­con­daire, Ma­rieF­rance Masson est une ré­vé­la­tion en Er­ma, une femme de pe­tite ver­tu vul­gaire mais très ri­go­lote. Autre men­tion pour le qua­tuor des cho­ristes de Re­no qui donnent un sens à leurs ab­surdes rôles de sou­tien. Elles donnent très ha­bi­le­ment le ton à cette pièce qui ne se prend vrai­ment pas au sé­rieux.

Elle offre d’ailleurs d’ex­cel­lents mo­ments de pur plai­sir comme ce nu­mé­ro com­plè­te­ment écla­té de Jean-Si­mon Bou­liane qui, sans crier gare, fait sor­tir chez son Lord an­glais in­si­gni­fiant une pas­sion in­soup­çon­née. C’est très drôle et le nu­mé­ro est fran­che­ment ré­jouis­sant.

Il faut ab­so­lu­ment par­ler de la scé­no­gra­phie de cette pièce qui est un mor­ceau de bra­voure en soi. Le dé­cor de base re­pré­sen­tant un pa­que­bot est par­ti­cu­liè­re­ment im­pres­sion­nant et réus­si et la fa­çon qu’on a d’in­té­grer l’in­té­rieur des ca­bines est aus­si très ha­bile. Toute la di­rec­tion ar­tis­tique est ex­cep­tion­nelle.

Si le titre de la co­mé­die mu­si­cale ne vous est pas fa­mi­lier, vous ne pour­rez pas ne pas re­con­naître cer­taines des pièces de Cole Por­ter qu’on y chante, que vous en connais­siez ou pas les titres. Plu­sieurs airs vous res­tent dans la tête après une seule écoute.

Les Pro­duc­tions de la 42e Rue ont at­teint un sta­tut en­viable avec les an­nées mais ses ar­ti­sans dé­montrent qu’ils ont en­core la flamme et qu’ils car­burent aux dé­fis tout en de­meu­rant pré­oc­cu­pés d’of­frir au pu­blic fi­dèle un bon di­ver­tis­se­ment. C’est ce qu’ils offrent ici et cha­cune des cinq re­pré­sen­ta­tions au pro­gramme de­vrait être meilleure que la pré­cé­dente. Même que c’est le genre de pro­duc­tion qui pour­rait de­meu­rer à l’af­fiche plus long­temps en­core et qui y ga­gne­rait constam­ment.

PHOTO: OLI­VIER CROTEAU

Ma­non Car­rier et Phi­lippe Cham­pagne s’offrent un duo hu­mo­ris­tique ir­ré­sis­tible en pre­mière par­tie de la co­mé­die mu­si­cale Any­thing Goes que pré­sentent les Pro­duc­tions de la 42e Rue jus­qu’au 22 juillet.—

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