Les seins de Jen­ny, l’encre de Yan So­lo

Le Nouvelliste - - LA UNE - ISA­BELLE LÉGARÉ

De­puis quelques se­maines, Jen­ny Vé­zi­na se re­garde dif­fé­rem­ment dans le mi­roir. La femme de 46 ans ne voit plus les ci­ca­trices lais­sées par l’abla­tion de ses deux seins. Elle contemple des fleurs de ce­ri­sier et se ré­con­ci­lie avec l’épreuve de la ma­la­die.

Jen­ny n’a rien à ca­cher. Ni ici ni ailleurs.

Elle n’a au­cune gêne à l’idée de po­ser à de­mi vê­tue pour cette chro­nique. La glace est dé­jà cas­sée. La con­seillère en vente dans une lu­net­te­rie a ré­cem­ment par­ta­gé sur les ré­seaux so­ciaux une vi­déo mon­trant sa poi­trine dé­nu­dée.

« Je ne veux pas cho­quer per­sonne. »

Jen­ny sait que des gens pour­raient ré­agir ain­si, mais ce se­rait mal in­ter­pré­ter son geste der­rière l’image.

« Je veux mon­trer qu’il peut y avoir quelque chose de beau après... » Et don­ner de l’es­poir. « Si je peux ai­der une seule femme, je pour­rai dire mis­sion ac­com­plie. »

Ses seins ne sont plus ce qu’ils étaient, mais Jen­ny Vé­zi­na tient à nous mon­trer ce qu’ils sont de­ve­nus, un ta­touage qui sym­bo­lise son dé­sir de se ré­ap­pro­prier son corps, sa fé­mi­ni­té, sa confiance en elle, sa vie.

Jen­ny a ap­pris en avril 2017 qu’elle était at­teinte du can­cer du sein et qu’elle était por­teuse du BRCA2, une mu­ta­tion gé­né­tique dont per­sonne ne veut hé­ri­ter. Dé­fec­tueux, le gène ne fait plus aus­si bien son tra­vail de pro­tec­tion.

Sou­ve­nez-vous d’An­ge­li­na Jo­lie. Elle, c’est le BRCA1, une ano­ma­lie éga­le­ment as­so­ciée au can­cer du sein et de l’ovaire. L’ac­trice amé­ri­caine n’a pas vou­lu cou­rir le risque. Elle a pris la dé­ci­sion ra­di­cale d’avoir re­cours aux deux chi­rur­gies pré­ven­tives.

Jen­ny n’a pas eu la pos­si­bi­li­té de choi­sir.

Lorsque la ré­si­dente de Sha­wi­ni­gan a consul­té son mé­de­cin en rai­son d’une bosse sus­pecte, c’est pour ap­prendre que le can­cer était ins­tal­lé et que l’abla­tion des seins était sa seule op­tion.

Comme c’est sou­vent le cas, cette mas­tec­to­mie to­tale n’est pas ve­nue toute seule. On a dû lui re­ti­rer des cel­lules can­cé­reuses au bras gauche et, par me­sure de pré­cau­tion, ses ovaires.

Tout ce­la en neuf mois, entre les séances de chi­mio­thé­ra­pie.

Du­rant l’en­tre­vue, Jen­ny parle vite, en de­van­çant par­fois les ques­tions avec des ré­ponses sans dé­tour et sans ta­bou.

Lorsque le diag­nos­tic a été pro­non­cé, la femme n’a pas per­du de temps non plus. Elle est pas­sée en mode post- can­cer.

« Je n’al­lais pas me mettre à brailler en me ré­pé­tant pauvre de moi. »

Aus­si­tôt qu’on lui a confir­mé qu’il fal­lait pro­cé­der à une mas­tec­to­mie, Jen­ny a ex­pri­mé le sou­hait d’être ta­touée sur les marques qui al­laient ré­sul­ter de cette in­ter­ven­tion chi­rur­gi­cale sui­vie de la re­cons­truc­tion des seins par la pose de pro­thèses.

Opé­rée au Centre des ma­la­dies du sein de l’Hô­pi­tal Saint-Sa­cre­ment, à Qué­bec, la pa­tiente au­rait pu en pro­fi­ter pour se faire re­faire, no­tam­ment par ta­touage, les ma­me­lons et les aréoles en­le­vés au mo­ment de l’abla­tion.

Jen­ny Vé­zi­na peut com­prendre que des femmes choi­sissent cette so­lu­tion de rem­pla­ce­ment, la der­nière étape d’un pro­ces­sus per­son­nel à cha­cune. Ces pa­tientes sou­haitent que leurs seins re­cons­truits res­semblent le plus pos­sible aux seins na­tu­rels qu’elles n’ont plus.

Ce n’est pas le cas de Jen­ny. Lorsque la chi­rur­gienne plas­ti­cienne lui a par­lé de la re­cons­truc­tion des ma­me­lons, elle a eu cette ré­ac­tion...

« Des ma­me­lons? Pour qui? Je n’ai plus au­cune sen­sa­tion. Je vou­lais quelque chose de beau. Pour moi. Je vou­lais un tat­too. »

Et comme un ca­deau qu’on se donne à soi- même, Jen­ny s’est of­fert un bou­quet de fleurs roses im­pré­gnées à l’encre de Yan So­lo.

Yan­nick Ruel est son vrai nom. Ori­gi­naire de Qué­bec, le ta­toueur to­ta­lise une ving­taine d’an­nées d’ex­pé­rience dans le do­maine. Éta­bli à Trois- Ri­vières de­puis qua­torze ans, il a l’ha­bi­tude de re­ce­voir dans son stu­dio des femmes et des hommes qui font ap­pel à son art pour ca­mou­fler des ci­ca­trices qui té­moignent de la ma­la­die, d’une brû­lure, d’une greffe...

Le ta­toueur n’est pas un psy­cho­logue, mais concen­tré sur ce qu’il trace et co­lore à l’encre in­dé­lé­bile, il est bien pla­cé pour dire qu’un ta­touage a des ver­tus thé­ra­peu­tiques.

« Les gens tournent la page sur une épreuve. »

Du­rant une séance qui s’étire sur quelques heures, Yan So­lo ne pose pas de ques­tions. À l’écoute, il at­tend que les confi­dences viennent à lui.

« J’es­saie de rendre cette ex­pé­rience la plus po­si­tive pos­sible. »

Comme Jen­ny, des femmes qui ont vé­cu une mas­tec­to­mie lui ra­content leur his­toire.

« Il y a beau­coup d’émo­tion. Cer­taines vont pleu­rer, d’autres me disent à quel point elles sont contentes de pas­ser à une autre étape. »

Jen­ny sait exac­te­ment ce que ces femmes éprouvent. Après son pre­mier ren­dez-vous avec Yan So­lo, en oc­tobre der­nier, elle s’est plan­tée de­vant un mi­roir, sou­la­gée, heu­reuse et se par­lant à elle- même...

« Tu te rends compte? Tu es ren­due là! »

Ces fleurs ex­pri­maient la force, le cou­rage et l’ins­tinct de sur­vie res­sen­tis avant, pen­dant et après les chi­rur­gies et la chi­mio­thé­ra­pie.

« Jen­ny a réa­li­sé tout ce qu’elle ve­nait de tra­ver­ser. »

L’ar­tiste ne sau­rait mieux ré­su­mer l’état d’es­prit de celle qui ne se lasse pas de con­tem­pler sa poi­trine ta­touée.

Plu­tôt que de fo­ca­li­ser son re­gard sur les deux lignes ho­ri­zon­tales cau­sées par la chi­rur­gie, la femme s’émer­veille de­vant leur mé­ta­mor­phose en tiges de ce­ri­siers.

« Je me trouve belle! C’est main­te­nant moi. C’est comme si j’étais ve­nue au monde comme ça! »

«Je n’al­lais pas me mettre à brailler en me ré­pé­tant pauvre de moi»

— PHO­TO: STÉ­PHANE LES­SARD

Le ta­toueur Yan So­lo uti­lise gé­né­ra­le­ment un drap de pa­pier pour re­cou­vrir le corps d’une cliente. Seule la par­tie du sein sur la­quelle il des­sine est dé­nu­dée. Mo­ti­vée par le dé­sir de sen­si­bi­li­ser les femmes à la beau­té d’un ta­touage pour mas­quer les ci­ca­trices dé­cou­lant d’une mas­tec­to­mie et d’une re­cons­truc­tion mam­maire, Jen­ny Vé­zi­na a consen­ti à po­ser seins nus.

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