Une in­truse au Sa­lon de la race?

Le Nouvelliste - - LA UNE - JEAN-MARC BEAU­DOIN CHRO­NIQUE jm.beau­[email protected]­nou­vel­liste.qc.ca Col­la­bo­ra­tion spé­ciale

«Par les co­que­relles de par­le­ment, les cros­seurs d’élec­tions, les pa­ti­neurs de fan­tai­sie, les tar­zans du sa­lut pu­blic… par les écra­pou­tis de l’As­sem­blée na­tio­nale… les vi­sages de peau de fesse… la puan­te­rie des an­ti­chambres de mi­nistres…»

On pour­rait pour­suivre avec une li­ta­nie de ju­rons, car au­cun ob­jet li­tur­gique n’avait été ou­blié par Gé­rald Go­din dans son cé­lèbre Mal au pays.

Pour aus­si cru que puisse pa­raître ce poème, ce­la n’a pas em­pê­ché notre illustre Tri­flu­vien d’être élu à l’As­sem­blée na­tio­nale à quatre re­prises et même d’y avoir dé­fait la pre­mière fois un cer­tain Ro­bert Bou­ras­sa, jusque-là pre­mier mi­nistre du Qué­bec.

L’or­ga­ni­sa­tion li­bé­rale de Mer­cier, un com­té cos­mo­po­li­tique ré­pu­té bas­tion li­bé­ral, avait fait cir­cu­ler cer­taines de ces strophes vi­ru­lentes du poème de Go­din afin de le dis­cré­di­ter au­près des élec­teurs.

La ma­noeuvre a eu l’ef­fet tout à fait contraire et on a ain­si vu ar­ri­ver au par­le­ment de Qué­bec un poète-dé­pu­té.

C’est ain­si que les mé­dias et un peu tout le monde ont clas­sé Go­din.

On peut pen­ser qu’il a de la re­lève en Ca­the­rine Do­rion, qu’on pour­rait pré­sen­ter comme sla­meuse-dé­pu­tée. Son élec­tion dans Ta­sche­reau, une cir­cons­crip­tion his­to­ri­que­ment li­bé­rale et plus ré­cem­ment pé­quiste avec Agnès Mal­tais comme dé­pu­tée, était au moins aus­si im­pré­vi­sible, au dé­part, qu’avait pu l’être celle de Go­din dans Mer­cier.

Elle tient fa­ci­le­ment des pro­pos qui ne sont peut-être pas aus­si vio­lents que les siens, mais qui ne manquent pas de cou­leur et elle adopte une at­ti­tude aus­si dé­con­trac­tée que ce­lui-ci. Avec peut-être un peu plus de pro­vo­ca­tion dans la te­nue ves­ti­men­taire. Go­din por­tait certes la cra­vate, mais ré­so­lu­ment dé­nouée.

La po­pu­la­tion qué­bé­coise s’est beau­coup at­ta­chée à Go­din. Estce qu’elle li­vre­ra avec le temps le même élan d’af­fec­tion à l’en­droit de Ca­the­rine Do­rion?

Il fau­dra at­tendre pour le sa­voir, mais en dé­pit de toute la pous­sée d’ou­trances qu’a sus­ci­tée cette se­maine son ar­ri­vée à l’As­sem­blée na­tio­nale vê­tue d’un t-shirt à manches courtes, coif­fée d’une tuque et chaus­sée de Doc Mar­tens, elle a peut-être po­sé les pre­miers ja­lons d’une fu­ture dis­tinc­tion.

La dé­pu­tée qui a fait son ar­ri­vée au par­le­ment res­sem­blait par­fai­te­ment à la can­di­date de QS que les élec­teurs de Ta­sche­reau ont très ma­jo­ri­tai­re­ment élue. Il y en a beau­coup qui au­raient por­té un tshirt à fla­mands roses pour ob­te­nir une ma­jo­ri­té de 8511 voix.

Elle ne s’est pas «dé­na­tu­rée» comme elle l’a dit, car on ne l’a pas connue au­tre­ment.

Alors, où est le mal? Parce qu’on est à l’As­sem­blée na­tio­nale? Le pré­su­mé dé­co­rum né­ces­saire, c’est une ques­tion de point de vue, sur­tout dans l’ha­bille­ment.

Dans la rue, Ca­the­rine Do­rion n’au­rait rien de vrai­ment ex­cen­trique et si elle af­fi­chait quelques ta­touages, ce­la ne fe­rait pas pour au­tant d’elle une cu­rio­si­té. La po­pu­laire dé­pu­tée néo-dé­mo­crate de Ber­thier-Mas­ki­non­gé, Ruth-El­len Bros­seau, en a... aux che­villes. Elle est re­la­ti­ve­ment jeune, elle aus­si.

On a peut-être ten­dance à de­ve­nir Tar­tuffe avec le temps.

Pre­nez le doc Pierre Mailloux. Il est de­ve­nu une cé­lé­bri­té. Pour­tant, il a le verbe par­fois as­sez gras et il est loin d’être en­di­man­ché, comme on s’at­ten­drait que le soit un mé­de­cin. On di­rait plu­tôt qu’il sort de l’écu­rie ou du pou­lailler, ce qui est peut-être le cas.

Ima­gi­nez-vous si c’était An­neF­rance Gold­wa­ter qui avait été élue dans Ta­sche­reau. Un jour qu’elle se pré­sen­tait à la Cour en jupe un peu courte et avec un cor­sage qui ne par­ve­nait vrai­ment pas à conte­nir une poi­trine aus­si gé­né­reuse que vi­sible, elle n’avait pas hé­si­té à ré­pli­quer au juge qui la ser­mon­nait sur sa te­nue qu’il ne lui ap­par­te­nait pas de lui dire comment s’ha­biller. Gold­wa­ter a te­nu son bout et est de­ve­nue po­pu­laire au­près des Qué­bé­cois.

On ap­plau­dit la sim­pli­ci­té rustre d’une Sa­fia No­lin jus­qu’à l’élire chan­teuse de l’an­née au Qué­bec, on ac­cepte les ga­guettes an­dro­gynes d’un Hu­bert Le­noir et on chante en ka­rao­ké col­lec­tif avec Li­sa Le­blanc que notre vie «c’est de la marde».

C’est plus il est où le bon­heur. C’est elle est où notre co­hé­rence pour qu’on s’of­fusque que Ca­the­rine Do­rion fasse dire en vi­déo à des par­ti­ci­pants à un fo­rum com­mu­niste à Bil­bao, en Es­pagne, que le troi­sième lien, «c’est de la marde».

Mi­chel Char­trand, ça vous dit quelque chose?

On re­doute bien sûr qu’elle porte la tuque dans le Sa­lon Bleu. Jag­meet Singh, le chef du NPD, ne dé­vis­se­ra pas son tur­ban s’il est élu à la Chambre des com­munes pas plus que l’ac­tuel mi­nistre de la Dé­fense na­tio­nale, Har­jit Sa­j­jan n’a re­ti­ré sa coiffe de sikh, un signe re­li­gieux plu­tôt os­ten­ta­toire. Que pen­ser des bi­bis d’Eli­za­beth « The Se­cond »?

Est-ce qu’elle fe­rait mieux de s’en­tur­ban­ner? La tuque de Do­rion, ça fait un peu gra­no­la mais c’est pas loin d’être pa­tri­mo­nial qué­bé­cois. Ça pour­rait être consi­dé­ré comme une ré­fé­rence au bon­net des hé­roïques pa­triotes de 1837-1838. Dans ce cas, on la sta­tu­fie­rait.

On n’est pas obli­gé de par­ta­ger ses points de vue ou de co­pier ses fa­çons d’être et de pa­raître pas plus que d’ava­li­ser les pro­po­si­tions de son par­ti. Mais elle et son par­ti ont ame­né aux urnes plus de jeunes que tous les ef­forts dé­ployés en ce sens par le Di­rec­teur gé­né­ral des élec­tions.

Ça dé­croute un peu notre so­cié­té sclé­ro­sée et vieillis­sante, qui a un peu ou­blié son pas­sé de « beat generation ». Les ré­vo­lu­tion­naires pas tou­jours tran­quilles qu’on était au­raient mu­té en fri­leux gro­gnards em­bour­geoi­sés, bun­ga­lo­willa­geoi­sés, cot­ta­gés ou condo­mi­nio­ni­sés, c’est se­lon, ce­la dit à la ma­nière de Go­din.

Avec Ca­the­rine Do­rion, faire de la po­li­tique au­tre­ment, ce n’est plus un slo­gan po­li­tique vide.

C’est sûr que des Doc Mar­tens à 16 ans, ça fait re­belle. À 36, c’est bé­belle.

— PHO­TO LE SO­LEIL, YAN DOUBLET

La dé­pu­tée Ca­the­rine Do­rion qui a fait son ar­ri­vée au par­le­ment res­sem­blait par­fai­te­ment à la can­di­date de QS que les élec­teurs de Ta­sche­reau ont très ma­jo­ri­tai­re­ment élue.

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