SLAV: après les cris, le dia­logue

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Jus­qu’ici, la contro­verse en­tou­rant la te­nue et l’an­nu­la­tion du spec­tacle SLAV n’avait pas créé grand dia­logue. C’est vrai, les deux par­ties res­tent cam­pées dans leur po­si­tion sans vé­ri­ta­ble­ment dé­battre de la ques­tion. En est res­sor­tie la sen­sa­tion qu’« on ne peut plus rien dire ou faire au Qué­bec », sans qu’on pousse plus loin la ré­flexion. C’est donc à point nom­mé qu’in­ter­vient En­tends ma voix, un do­cu­men­taire en­core tout chaud, que dif­fuse ICI ARTV lun­di à 20 h 30. Pour ne pas que ce su­jet li­ti­gieux tombe dans le vide et pour qu’il puisse sus­ci­ter un réel dé­bat.

Avant toute chose, je pré­cise que la jour­na­liste Vé­ro­nique Lau­zon, qui est der­rière ce do­cu­men­taire avec les réa­li­sa­teurs Ma­ryse Le­ga­gneur et Ar­naud Bou­quet, est une amie. Mais le su­jet est trop im­por­tant pour que je ne puisse y ac­cor­der l’at­ten­tion qu’il mé­rite. C’est dit.

Rap­pe­lons les faits. In­cur­sion dans l’uni­vers des chants d’es­claves afro-amé­ri­cains, le spec­tacle SLAV, de Bet­ty Bo­ni­fas­si, Ro­bert Le­page et Ex Ma­chi­na, a sus­ci­té la contro­verse avant même le dé­but de ses re­pré­sen­ta­tions, l’été der­nier, en rai­son de la qua­si-ab­sence d’ar­tistes noirs sur scène comme der­rière. À l’ex­té­rieur du Théâtre du Nou­veau Monde à Mont­réal, le soir de la pre­mière, des ma­ni­fes­tants in­sultent les spec­ta­teurs, crient au ra­cisme et à l’ap­pro­pria­tion cultu­relle. Une se­maine plus tard, après le boy­cot­tage du chan­teur amé­ri­cain Moses Sum­ney, et voyant que la grogne ne s’es­tompe pas, le Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de jazz de Mont­réal an­nule le spec­tacle.

Quelques mois plus tard, la pous­sière est re­tom­bée, mais les plaies sont en­core vives quand l’équipe d’En­tends ma voix a in­vi­té des per­sonnes des deux camps à se ren­con­trer, tou­jours en duo. Des tê­teà-tête im­pro­bables, sou­vent cor­sés, mais né­ces­saires. En fi­li­grane, on ac­com­pagne Bet­ty Bo­ni­fas­si, no­tam­ment en pleine ré­pé­ti­tion pour la re­prise du spec­tacle. Cel­le­ci re­con­naît qu’il y a eu des er­reurs, no­tam­ment dans le nu­mé­ro des femmes es­claves dans les champs de co­ton, per­son­ni­fiées presque en to­ta­li­té par des Blanches.

Mais sa ver­sion de l’an­nu­la­tion du spec­tacle dif­fère de celle du Fes­ti­val de jazz, à qui elle af­firme n’avoir ja­mais don­né son ac­cord. Les ren­contres sont franches et hon­nêtes, au risque de faire mal par­fois. No­tam­ment quand le rap­peur Webs­ter avoue en tout res­pect à Bet­ty Bo­ni­fas­si avoir été content d’ap­prendre que le spec­tacle était an­nu­lé. En­tends ma voix

La ren­contre la plus ten­due sur­vient tou­te­fois entre la di­rec­trice ar­tis­tique et gé­né­rale du TNM, Lor­raine Pin­tal, et l’au­teur­com­po­si­teur-in­ter­prète Em­ri­cal, ac­ti­viste de pre­mier plan lors des ma­nifs. Pour la pre­mière, qui dé­nonce les moyens « aus­si ra­di­caux que vio­lents » em­ployés par les ma­ni­fes­tants, per­sonne ne mé­ri­tait de se faire trai­ter de ra­ciste. Elle consi­dère tou­jours cette an­nu­la­tion comme un geste de cen­sure. À l’op­po­sé, Em­ri­cal fait re­mar­quer que la to­ta­li­té des met­teurs en scène de la pro­chaine sai­son du TNM est com­po­sée de Blancs.

La ren­contre entre Bet­ty Bo­ni­fas­si et l’ar­tiste hip-hop et ac­ti­viste Lu­cas Char­lie Rose est sans doute la plus tou­chante, cor­diale au dé­but, mais beau­coup moins vers la fin. C’est par la mu­sique qu’ils s’en­ten­dront le mieux. « Vous nous avez toutes brû­lées comme des sor­cières sur la place pu­blique », ac­cu­se­ra-t-elle en­suite, ré­plique que l’ac­ti­viste pren­dra comme une in­sulte.

Ro­bert Le­page, qui a ad­mis ses torts dans une lettre ou­verte en plein temps des Fêtes, ne s’érige pas en vic­time, bien au contraire. Dans une en­tre­vue réa­li­sée il y a à peine une se­maine, il fait d’ailleurs un aveu un peu trou­blant : « je ne connais plus le Qué­bec », dit-il, in­cons­cient jus­qu’ici du ma­laise iden­ti­taire qui pou­vait exis­ter chez nous, de­puis qu’il passe la ma­jo­ri­té de son temps à l’étran­ger. Le­page prend acte et agit. Il s’as­su­re­ra entre autres d’une meilleure re­pré­sen­ta­tion de la com­mu­nau­té afro­des­cen­dante de Qué­bec au sein de la pro­gram­ma­tion du fu­tur Dia­mant.

Sans mau­vais jeu de mots, tout n’est pas tout noir ou tout blanc. L’ac­teur et an­cien mi­nistre Ma­ka Kot­to tient des pro­pos qui dé­tonnent, qua­li­fiant plu­tôt d’« ap­pré­cia­tion cultu­relle » le fait d’at­tri­buer le rôle d’une es­clave noire à une Blanche. Le do­cu­men­taire ne prend par­ti ni pour l’un ni pour l’autre, mais laisse les pro­ta­go­nistes ré­flé­chir à voix haute. Au fi­nal, on sent tout de même plus d’ou­ver­ture du camp SLAV que de ses dé­trac­teurs, tou­jours à vif. On laisse d’ailleurs le mot de la fin à une des deux ar­tistes noires du spec­tacle, Sha­ron James, ac­cu­sée par les ma­ni­fes­tants d’être « ven­due », et qui a une tout autre in­ter­pré­ta­tion de la chose.

En­tends ma voix ne règle pas la ques­tion, mais force le dia­logue, et c’est dé­jà un pas dans la bonne di­rec­tion. La dif­fu­sion du do­cu­men­taire, pro­duit chez Pam­ple­mousse Mé­dia, ar­rive alors que de nou­velles re­pré­sen­ta­tions de SLAV tien­dront l’af­fiche dans quelques villes qué­bé­coises, à com­men­cer par Sher­brooke, le 16 jan­vier à la Salle Mau­rice-O’Brea­dy. Même re­ma­niée, cette ver­sion sa­tis­fe­ra-telle les dé­trac­teurs ?

— AR­CHIVES LA PRESSE

Des ma­ni­fes­tants in­sultent les spec­ta­teurs, crient au ra­cisme et à l’ap­pro­pria­tion cultu­relle lors de pre­mière du spec­tacle SLAV, pré­sen­té au Théâtre du Nou­veau Monde, à Mont­réal.

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