« J’ai d’la mi­sère, oh cal­vaire »

Le Progrès Weekend - - CHRONIQUE - JULIEN RE­NAUD julien.re­[email protected]­quo­ti­dien.com

Je viens tout juste d’at­ter­rir chez moi, après une belle grosse se­maine de tra­vail, avec quatre jours de congé sans au­cun plan de­vant moi.

J’at­ten­dais avec im­pa­tience ce mo­ment pour re­tom­ber, pe­ser sur pause et re­faire le plein, après un week-end beau­coup plus char­gé – à la pêche blanche, pour ceux qui n’ont pas lu ma der­nière chro­nique.

Mais voi­là qu’au mo­ment de me po­ser le po­po­tin sur le di­van, je n’ai qu’une seule chose en tête : écrire sur mon­sieur Girard. Quand l’ins­pi­ra­tion vient, aus­si bien l’écou­ter. Si­non, ça te trotte dans la tête pen­dant plu­sieurs jours.

Voi­ci donc l’his­toire de Mau­rice Girard. Du moins, le seul pe­tit bout que je connais.

Tan­tôt, mon fau­teuil mo­to­ri­sé a per­du son com­bat contre la neige ra­mol­lie par le temps plus chaud.

Je suis ha­bi­tué à af­fron­ter de pa­reilles cir­cons­tances, à me dé­prendre de ces po­si­tions dé­plai­santes, puisque, voyez­vous, la neige n’a rien de beau aux yeux d’une per­sonne han­di­ca­pée ac­tive. L’amou­reux de l’hi­ver que j’étais voit main­te­nant chaque flo­con comme une pos­sible si­tua­tion de dé­tresse. Sauf quand je vais ta­qui­ner le sé­baste avec ma gang.

De­puis le dé­but de l’hi­ver, j’ai dû m’en­li­ser 50 fois, sans exa­gé­ra­tion. J’es­suie par­fois dix échecs avant de réus­sir à at­teindre le som­met de la rampe de mon vé­hi­cule, et je traîne un fleuve d’eau qui dé­gèle par­tout où mon fau­teuil passe.

L’hi­ver, c’est « un casse-tête pour les per­sonnes han­di­ca­pées », ti­trait ré­cem­ment Le Nou­vel­liste. Avec rai­son.

« Je pense à ceux qui ne peuvent pas se le­ver comme moi ou qui n’ont pas Alin [son conjoint] pour pous­ser et pas­ser les obs­tacles », y di­sait Ma­rie-Sol St-Onge, une ar­tiste bien connue en Mau­ri­cie qui a été am­pu­tée de ses quatre membres à la suite d’une grave in­fec­tion.

J’ai cette chance, moi aus­si, de pou­voir me le­ver pour en­le­ver du poids dans l’es­poir que mon fau­teuil se montre un peu plus col­la­bo­ra­teur.

Mais les risques de bles­sures sont bien pré­sents.

Donc, l’hi­ver, c’est un cas­se­tête. Mais je di­rais aus­si un cal­vaire, comme le chan­te­rait La Chi­cane, pour les gens qui ont be­soin d’un équi­pe­ment d’aide à la mo­bi­li­té.

L’hi­ver, il fau­drait hi­ber­ner ; voi­là tout. C’est la seule so­lu­tion – et une tra­vailleuse so­ciale me l’a même dé­jà sug­gé­ré.

Mais ces­ser d’être ac­tif, pour moi, c’est im­pen­sable. Et in­ac­cep­table. Une per­sonne à mo­bi­li­té ré­duite ne de­vrait pas être for­cée de mettre sa vie sur la glace – ex­cu­sez-moi le mau­vais jeu de mots –, même s’il est bien clair que nous sommes au Qué­bec et que nous avons un so­lide hi­ver.

Re­ve­nons à Mau­rice, main­te­nant que je me suis vi­dé le coeur.

Lorsque cet homme pro­ba­ble­ment sep­tua­gé­naire — en tout res­pect — m’a vu dans une fâ­cheuse po­si­tion, jeu­di der­nier, les roues de mon fau­teuil vi­rant dans le beurre comme s’ils étaient des vire-vent à Saint-Ho­no­ré dans l’vent, il s’est di­ri­gé vers moi, dé­ter­mi­né.

J’ai ten­té de le rai­son­ner, pour ne pas qu’il se blesse. Je pré­fère prendre des risques et souf­frir da­van­tage pen­dant quelques jours que de faire mal, in­di­rec­te­ment, à un bon Sa­ma­ri­tain. Mais sou­vent, les Mau­rice Girard de ce monde ne peuvent pas s’ar­rê­ter, par em­pa­thie.

Il a donc par­tiel­le­ment sou­le­vé mon fau­teuil de quelque 385 livres — ça doit être le père d’Hu­go Girard, mais je n’ai pas eu le temps de lui de­man­der –, ce qui a suf­fi pour le li­bé­rer.

En­suite, il est al­lé cher­cher une pelle dans son coffre de voi­ture. Il a dé­nei­gé le che­min jus­qu’à ma rampe, et la rampe elle-même. Puis, il a fait la toi­lette de l’ha­bi­tacle de mon vé­hi­cule, qui semble aus­si à boutte que moi de l’hi­ver.

« Je ne te quit­te­rai pas tant que tu ne se­ras pas assis en sé­cu­ri­té de­vant ton volant », m’a-t-il lan­cé, d’un ton que je qua­li­fie­rais, sans hé­si­ta­tion, de « non né­go­ciable ».

Voi­là, je vou­lais sim­ple­ment re­mer­cier M. Girard, un fi­dèle lec­teur, et lui sou­hai­ter mes plus sin­cères condo­léances pour la perte de sa conjointe.

Quand Mau­rice m’a confié le dé­cès de sa Noël­la, il avait les yeux brillants, de fier­té et de peine.

Dans son re­gard, j’ai vu un conjoint dé­voué et ho­no­ré.

Sa Noël­la a dû être trai­tée aux pe­tits oi­gnons, si je me fie aux quelque six mi­nutes pas­sées en sa com­pa­gnie.

Bon, je vais pro­fi­ter de mes jour­nées de congé, sa­chant que j’ai même ma prochaine chro­nique en banque !

Mer­ci à tous les Mau­rice Girard de ce monde !

À l’em­pa­thie, l’une des plus belles qua­li­tés hu­maines !

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