JOËL ÉMDAITROTERLIALISTE

Le Quotidien - - ACTUALITÉS -

C’était il y a deux ou trois se­maines de ça. Ce soir-là, j’avais re­çu un mes­sage de l’ami Steeve Z qui me pro­po­sait une soi­rée à sif­fler quelques bières tout en écou­tant de la mu­sique. Comme le prin­temps com­men­çait alors à se poin­ter le bout du nez, j’ai sau­té sur l’oc­ca­sion afin d’inau­gu­rer of­fi­ciel­le­ment la sai­son de ga­rage.

Alors même s’il fai­sait plu­tôt froid, on est quand même par­ve­nu à pas­ser la soi­rée en­tière à écou­ter des 33-tours qu’on pi­geait au ha­sard dans mon in­ven­taire et on a même psy­cha­na­ly­sé la pho­to in­té­rieure d’un disque.

À un cer­tain mo­ment, je ne sais pas trop pour­quoi on est ve­nu sur le su­jet, mais on a par­lé de la fin du monde et j’ai dit à Steeve que je son­geais jus­te­ment à ap­prendre à ti­rer à l’arc, au cas où un jour, je de­vrais ra­me­ner de la nour­ri­ture pour ma fa­mille dans un monde post-apo­ca­lyp­tique.

C’est là que j’ai ap­pris que Steve sa­vait ti­rer à l’arc et comme ma mère m’avait ré­cem­ment fait don d’un vieil arc, on l’a sor­ti de sa boîte et Steve a com­men­cé à me don­ner un cours d’ini­tia­tion.

On était là tous les deux, consi­dé­ra­ble­ment émé­chés par l’al­cool, à ti­tu­ber lé­gè­re­ment et j’ima­gine que si un vrai mo­ni­teur de tir à l’arc nous avait vus en ac­tion, il en au­rait fait des cau­che­mars pour au moins un mois.

Puis, alors qu’on conti­nuait à dis­cu­ter de tout et de rien, Steve m’a de­man­dé : « Ça va peut-être te sem­bler bi­zarre comme ques­tion, mais toi, est-ce que tu dors des fois ? »

C’était jus­te­ment là une ques­tion qui m’in­ter­pel­lait énor­mé­ment, car voyez-vous, j’ai hor­reur de dor­mir.

Ici, j’ima­gine que tous les spé­cia­listes du som­meil se­ront cho­qués de lire ce­la, mais en ce qui me concerne, je dors en moyenne 4 à 5 heures par jour. Je sais, c’est peu. Mon corps aus­si le sait. Ce qui est le plus drôle dans tout ça, c’est que gé­né­ra­le­ment, je rêve constam­ment de dor­mir. Par exemple, quand je suis au tra­vail, je me dis que je ne cra­che­rais cer­tai­ne­ment pas sur un pe­tit do­do. Et puis, quand je dois faire un truc en­nuyant, je me dis que je pour­rais faire do­do à la place. Mais une fois que j’ai l’oc­ca­sion de faire do­do, je pense à tout ce que je ne pour­rai pas faire pen­dant que je fe­rai do­do et là, c’est tout sim­ple­ment im­pos­sible de dor­mir.

En fait, pour vous don­ner une image simple de mon rap­port avec le do­do, je pour­rais vous dire que je suis le contraire ab­so­lu de ce gars qui chasse le som­meil. Dans mon cas, c’est le som­meil qui me chasse et ma vie est une fuite per­ma­nente afin de m’échap­per de ses griffes.

Le truc, c’est qu’avec toutes les idées que j’ai en tête, je ne peux pas vrai­ment me per­mettre de dor­mir, si­non ça va fi­nir par s’ac­cu­mu­ler. Alors hop, au lieu de dor­mir, je tente de don­ner vie à ces idées pour faire un peu de place dans ma tête.

Et puis, comme je di­sais à Steve, un jour, le ré­ser­voir à idées va peut-être fi­nir par se vi­der pour de bon et là, je pour­rai dor­mir en paix comme j’en au­rai en­vie. Il faut aus­si sa­voir qu’à la fin, ce n’est ja­mais moi qui ai le der­nier mot sur mes heures de som­meil, car gé­né­ra­le­ment, c’est mon corps qui fi­nit par se dire : « Ok là, j’ai be­soin d’un break et je ferme la shop quelques heures. » À titre d’exemple, il m’ar­rive très souvent de me ré­veiller sou­dai­ne­ment alors que je suis en po­si­tion as­sise, le dos bien droit. Des fois aus­si, je m’en­dors 2-3 mi­nutes sans m’en rendre compte et puis c’est re­par­ti pour quelques heures en­core.

En fait, plus j’y pense et plus j’ai l’im­pres­sion de dé­crire la bat­te­rie de mon té­lé­phone. Constam­ment dans le jaune et quand l’in­di­ca­teur d’éner­gie tombe dans le rouge, on re­charge quelques mi­nutes, le temps que l’in­di­ca­teur re­vienne au jaune pour se don­ner bonne conscience. Puis, quand la bat­te­rie tombe à plat, on re­charge la bat­te­rie pour avoir le strict mi­ni­mum d’éner­gie afin de vé­ri­fier dans l’ap­pli­ca­tion mé­téo s’il pleu­vra ou non le len­de­main.

Tout ça, c’est plu­tôt con, parce qu’en re­li­sant les lignes pré­cé­dentes, ça me fait réa­li­ser que la prin­ci­pale rai­son pour la­quelle je ne dors pas, c’est que je ne rêve ja­mais au bon mo­ment.

Peut-être qu’il se donne des cours pour ça. Mais avant ça, fau­drait que j’ap­prenne aus­si à ti­rer à l’arc. Et ça re­com­mence.

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